Bosnie-Herzégovine. Près de trente ans après Dayton, un pays dans l’impasse ?

En décembre 1995, les accords de Dayton mettent fin à la guerre de Bosnie, conflit d’une violence inouïe opposant Serbes, Croates et Bosniaques à l’aune de la dislocation de la Yougoslavie. Face au terrible bilan civil, les Occidentaux forgent un État complexe, fondé sur un équilibre ethnique précaire. Mais trente ans plus tard, la toute-puissance du Haut Représentant et le ressentiment nationaliste révèlent l’obsolescence du système.

Début d’un traumatisme : 1991. Dans le sillage de la chute de l’URSS, la dictature yougoslave se disloque. Les républiques fédérées s’insurgent contre la montée du nationalisme serbe et déclarent une à une leur indépendance. En Bosnie-Herzégovine, république multiculturelle où cohabitent Serbes orthodoxes, Croates catholiques et Bosniaques musulmans, la situation approche l’ébullition. Inquiété par la diffusion des velléités d’indépendance, le président Milosevic poursuit le rêve nationaliste d’une Grande Serbie ethniquement pure et pousse les Serbes de Bosnie et de Croatie à la sécession armée pour rester dans le giron de Belgrade. Sous l’impulsion du président croate Tudjman, les nationalistes croates de Bosnie s’agitent ; les Bosniaques, tiraillés entre deux camps, défendent un État multiethnique indépendant.

En 1992, l’indépendance est votée et la guerre éclate : les troupes yougoslaves se déploient et assiègent Sarajevo. Tandis que Milosevic et Tudjman s’entendent sur la division du pays entre Serbes et Croates, ces derniers se désolidarisent des Bosniaques et font sécession à l’ouest. Dans les campagnes, les nationalistes serbes opèrent un nettoyage ethnique et déportent des dizaines de milliers de civils dans des camps de concentration. L’ethno-nationalisme serbe se déchaîne et aboutit en 1995 au massacre de Srebrenica, véritable génocide contre des milliers de civils musulmans. Sur mandat de l’ONU, l’OTAN frappe vigoureusement les positions serbes ; à la fin de l’année, les belligérants signent les accords de paix de Dayton.

Crédit cartographique : Le Monde Diplomatique

L’avènement d’un système unique au monde

Les accords de Dayton sont d’une incroyable complexité. Ils divisent le pays en deux entités, la fédération de Bosnie-et-Herzégovine et la Republika Srpska qui jouissent d’une grande autonomie. Trois peuples constitutifs sont reconnus : les Bosniaques et les Croates (qui contrôlent la première entité), ainsi que les Serbes (contrôlant la seconde). La présidence fédérale est assurée par un triumvirat, chaque peuple élisant un représentant. Les assemblées fédérales et locales sont fondées sur un principe ethnique, de manière à assurer un quota de représentation à chaque peuple ainsi qu’un droit de veto si leurs intérêts vitaux étaient menacés.

Seulement, ce n’est là qu’une démocratie de façade. La communauté internationale désigne un Haut Représentant, non élu, qui dispose du pouvoir politique suprême. Initialement nommé de manière transitoire pour veiller au respect des accords, il s’enracine et dispose de prérogatives toujours plus croissantes sur l’appareil d’État. Il peut annuler toute décision législative ou exécutive, révoquer des élus, juges ou fonctionnaires, voire imposer ses propres lois et amendements constitutionnels. Décideur de dernier ressort, il n’a de compte à rendre qu’au Conseil de sécurité des Nations Unies.

« Si le réarmement n’est pas à l’ordre du jour, la Bosnie reste en proie à une instabilité politique chronique. »

Sous le feu des critiques, le cas bosnien est visé par de nombreux arrêts de la CEDH, qui portent notamment sur le droit de vote fondé sur des critères territoriaux et ethniques trop restrictifs, les élections opaques et manipulées ou la discrimination à l’encontre des minorités nationales, grandes oubliées de Dayton.

Loin de là l’idée de critiquer des dispositions qui mirent fin à un des conflits ethniques le plus meurtrier du siècle. Il semblerait toutefois que le système de Dayton porte dans ses prémisses l’impasse dans laquelle stagne la Bosnie-Herzégovine. D’une part, le principe de représentation ethnique ouvre la porte à une paralysie des institutions dès lors qu’une partie se sent menacée ; d’autre part, si l’autorité grandissante du Haut Représentant permet de dépasser les clivages ethniques, elle pose de réelles questions de démocratie et de souveraineté pour le pays alors que l’horizon de la normalisation se fait toujours plus lointain. 

A river with a bridge over it

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Mostar, ville croato-bosniaque où coexistent églises et minarets. Crédit photo : Unsplash

Un pays aujourd’hui tiraillé par des intérêts divergents

Si le réarmement n’est pas à l’ordre du jour, la Bosnie reste en proie à une instabilité politique chronique. Les Croates n’ont pas entièrement renoncé à la création d’une troisième entité au sud-ouest. Les Bosniaques, majoritaires en termes de démographie et traditionnellement soutenus par l’Occident, militent pour une centralisation accrue à Sarajevo aux dépens des entités, quitte à remettre en question le système de Dayton pour établir leur hégémonie. Les Serbes, raidis par l’interventionnisme étranger, cherchent à accroître l’autonomie de la Republika Srpska vis-à-vis de Sarajevo, et sont incités en ce sens par Belgrade et Moscou.

La population, quant à elle, dénonce une mésentente de façade derrière laquelle les politiciens s’entendent pour conserver leurs postes et alimenter la corruption rampante. Et tandis que les discours nationalistes refont surface, les Occidentaux ne cessent de mettre la poussière sous le tapis en repoussant la normalisation bosnienne par le départ du Haut Représentant. Somme toute, le pays n’atteindra certainement pas une solution optimale et durable du jour au lendemain, en attendant, la géopolitique post-yougoslave et son instabilité intrinsèque font le jeu des grandes puissances.


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