Cela fait bientôt 26 ans que Mémoires et Partages sensibilise le public à la mémoire du passé négrier, et appelle de ses vœux les autorités locales à confronter leur passé. À Bordeaux, l’association est à l’origine de la plupart des politiques mémorielles de la ville. L’InsPo a pu rencontrer son président, Patrick Serres.
Bien que le cadre à la SNCF ait vite rejoint l’association avant d’en prendre la présidence, Patrick Serres avoue volontiers que Mémoires et Partages a d’abord été le combat de Karfa Diallo. Né au Sénégal, cet “électron libre” se fait fervent défenseur des mémoires des systèmes d’esclavage. Un combat qu’il poursuit lorsqu’il arrive en France pour les études, dans notre cher IEP. Après plusieurs engagements étudiants, Diallo crée DiversCités en 1998 qui, dissoute en 2010, devient Mémoires et Partages. En 2020, un mois après l’assassinat de Georges Floyd, l’association et son fondateur font même la Une du New York Times.
Rompre avec le passé négrier après 1995
Les actions de Mémoires & Partages résultent avant tout d’une nécessité. “Lorsqu’on faisait des micro-trottoirs à Bordeaux il y a 25 ans, 7 personnes sur 10 déclaraient ne jamais avoir entendu parler du passé colonial de la ville… Aujourd’hui, on serait à 5 personnes sur 10”, estime l’actuel président. Du côté des politiques, rappelle-t-il, même son de cloche : “7 ans après notre création, lorsqu’ils intervenaient sur le sujet, c’était pour nier le passé négrier de Bordeaux.”
Leur priorité ? Sensibiliser le public, à travers des projections-débats et des parcours-mémoires, une manière pour eux de “raconter l’histoire de Bordeaux depuis ses rues.” Mais l’association vise aussi plus haut en interpellant les autorités. À Bordeaux, le travail a été compliqué. C’est l’historien Éric Saugera qui, en 1995, met en lumière son “passé négrier” silencié dans son livre Bordeaux, port négrier. 500 expéditions liées au commerce triangulaire seraient parties du port de la Lune. Ainsi documenté, la ville n’a d’autre choix que d’affronter son passé.
« Lorsqu’on faisait des micro-trottoirs à Bordeaux il y a 25 ans, 7 personnes sur 10 déclaraient ne jamais avoir entendu parler du passé colonial de la ville…«
Pionniers des politiques mémorielles de Bordeaux
Pour P. Serres, le travail de mémoire “n’est pas un problème de parti politique. C’est un problème d’hommes.” En effet, sous Juppé, le travail de mémoire est resté lettre morte. C’est sous l’ère Hugues Martin, maire par intérim entre 2004 et 2006, lui aussi LR, que la reconnaissance officielle des liens de la ville avec les esclavages est enclenchée. Mémoires et Partages, sollicitée, émet une dizaine de propositions, parmi lesquelles la mise en place de plaques explicatives sous le nom des rues rendant hommage à d’anciens armateurs et négociants. Elle invite aussi le Musée d’Aquitaine à dédier trois de ses salles à cette période de l’histoire. Loin de déboulonner les statues et de renommer les rues, Bordeaux a donc fait le choix d’une approche pédagogique, guidée par l’action de l’association.
Depuis près de 10 ans et après une vaste consultation populaire, Mémoires et Partages souhaite créer un lieu culturel autour des mémoires, une “Maison des esclavages et des résistances” à Bordeaux. Pour le moment, “Il faut que Hurmic montre que ça a changé”, souligne le président.
Mini-guide des lieux de mémoire des esclavages à Bordeaux
Rue Paul Bert, Paul Broca… Dans nos trajets quotidiens, le passé négrier est partout à Bordeaux. L’InsPo vous invite à arpenter les lieux que l’on connaît déjà d’un nouvel œil, et à en découvrir d’autres.
Du XVIIème siècle jusqu’au XIXème siècle, 500 navires sont partis de son port. Bordeaux effectuait avant tout un « commerce de droiture » : elle échangeait des denrées de la région pour rapporter des denrées coloniales des « îles à sucre ».
La statue d’Al Pouessy
“Voici la statue d’Al Pouessy. Née en Ethiopie, elle est achetée par les frères Testas qui la rebaptisent Modeste Testas, dont l’un, François, fait d’elle son esclave sexuelle dans son exploitation de sucre à Saint-Domingue avant de l’affranchir et de lui céder son héritage.” Sur le quai Lafayette, une bénévole de Mémoires et Partages nous éclaire sur cette statue sur laquelle on ne s’arrête pas forcément. Installée par la mairie en 2019, la statue de bronze est une sorte de “femmage”. La plupart du temps, les femmes étaient chargées nues, enchaînées et désinfectées au vinaigre pour éviter la peste.
Les entrepôts Lainé
Aux Chartrons, arrêt : CAPC. Et oui, on peut se rendre compte de l’ampleur du commerce de droiture… en observant des œuvres d’art. Le CAPC est l’un des deux anciens entrepôts Lainé où étaient stockées les denrées coloniales en attente d’être expédiées. Bordeaux devient vite la porte d’entrée de nombreux produits coloniaux comme le sucre ou le café. En 1850, elle fournit 15% du sucre consommé en Europe. Pour leur 200ème anniversaire, le centre a tenu à affronter son passé. Pour l’occasion, la nef a été laissée vide, comme à l’époque où elle servait à la circulation des marchandises.

Les salles du Musée d’Aquitaine
Retour au centre-ville, arrêt : Musée d’Aquitaine. Bien que la muséification de cette mémoire soit contestée, les trois salles du musée témoignent de la réalité du Bordeaux colonial, par des documents authentiques et un parcours immersif. Par exemple, on apprend que les Quinconces ont servi de lieu à plusieurs expositions maritimes internationales, dont celle de 1907 qui présentait “un village africain” formé d’une petite centaine de personnes esclavagisées venues de différentes colonies d’Afrique.
Pour un regard plus critique, L’InsPo vous recommande les parcours-mémoires de Mémoires et Partages.


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