Arrivé fin août au pays de la Teranga, Timothée nous emmène dans sa découverte d’un Sénégal en pleine mutation politique et où se mêlent une diversité de métiers.
Voilà maintenant un mois que j’ai atterri à Dakar, capitale du Sénégal. Quel choc et quelle différence. J’habite un quartier proche de la mer, celui de Ouakam. Situé dans la partie nord de la presqu’île, il était occupé par quelques forêts et ses bords de mer étaient peuplés de pêcheurs. Aujourd’hui, avec la pression démographique, la zone s’est urbanisée, laissant place à un quartier réputé pour ses artistes et sa diversité sociale. Un phare surplombe une grosse colline et derrière elle trône le fameux Monument de la Renaissance Africaine. En contrebas, on peut discerner un rond-point, avec son Auchan et ses menuisiers.
Oui, des menuisiers. J’avais été prévenu, certes, mais les voir travailler à même la rue, dans le sable et sous des cabanes en chutes de bois m’a beaucoup surpris. En empruntant cette partie de l’avenue Cheikh Anta Diop, vous pouvez voir s’activer des dizaines de menuisiers. Ils sont habillés de manière simple, un jean troué, la clope au bec et les sandalettes solidement attachées aux pieds. Ces hommes s’activent, scient, coupent, clouent, ils font finalement les gestes des menuisiers classiques. Et pour autant, j’ai l’œil fasciné ; mon regard n’est peut-être pas habitué à ce genre de scène.
La vie à Dakar semble vouloir nous faire redécouvrir des métiers disparus en France et pourtant si utiles, ici ou ailleurs. Des métiers artisanaux, du forgeron qui soude des portails à celle qui tresse des étagères en bambou, la liste est fournie. On retrouve ici des livreurs en calèche ou en tricycle, des cordonniers, des couturiers de la rue, ceux qui vous font la chemise du dimanche pour pas cher. La machine à coudre sur l’épaule, ils arpentent les rues pour ramener la précieuse à l’atelier. Porte et fenêtres ouvertes, ils s’activent jusqu’à très tard le soir. Parfois, on les entend faire claquer leurs ciseaux à la recherche d’une retouche rapide.
« J’ai l’œil fasciné ; mon regard n’est peut-être pas habitué à ce genre de scène. »
Des cuisinières en tout genre passent la journée à cuire des cacahuètes, des épis de maïs et des brochettes et bordent les rues à n’importe quelle heure. À côté d’elles, quelques cireurs de chaussures achètent des pastèques dans un moment de répit au milieu de cette journée de plomb. Ailleurs des mécanos s’activent, arc boutés dans des cabanons plein de pneus. Ils réparent un moteur le torse ensablé et en sueur. Des calèches remplies de sacs plastique ramassent les ordures du voisinage. Dakar renferme en elle une panoplie de petits boulots, de petits boulots complémentaires entre eux et qui lui donnent un côté fourmilière.
Nous avons grandi dans un pays où il est commun de parler de certains métiers au passé, comme si cela était normal, la destruction créatrice est passée par là. La figure du menuisier semble donc renvoyer à une figure ancienne et elle me touche d’autant plus que ce fut le métier de mon grand-père. Mais quand vous arrivez à Dakar et que vous découvrez ces gestes, cette façon de faire qui vous est consubstantielle, vous ne pouvez cesser de vous demander comment se fait-il que ces occupations aient quasiment disparu chez nous. En regardant ces gars-là vous vous imaginez le passé de chez vous. Ces gestes sont naturels, ancestraux, ils sont le fruit d’une technique, d’un art et d’un savoir-faire millénaire. Et c’est fait sous vos yeux, pour deux francs six sous. Il y a d’ailleurs toute une gamme de types de bois, de bardages et d’assemblages et chacun peut y trouver son compte.

Est-ce alors réducteur d’aborder la vie ici sous l’angle de métiers qui n’ont pas survécu à notre modernité occidentale comme si, pour revenir à la figure du menuisier, celle-ci renvoyait à quelque chose d’archaïque ? N’est-ce pas hautain de revenir encore sur ce que certains pourraient appeler « sous-développement », si tenté de considérer la présence de menuisiers comme preuve d’un prétendu retard ? Je ne crois pas. Au contraire, le meuble que l’on achète en bas de la rue est plus vert, plus adapté à la « modernité » que nous devrions adopter. Si mon expérience ici n’est pas assez étendue pour connaître l’origine exacte de ces bois, le meuble est tout de même produit sur place, assemblé sous les yeux, pour finir dans une maison à deux pas de l’atelier. Il n’a pas fait des milliers de kilomètres avant de se retrouver dans le salon. Alors certes, ce mode de vie n’est pas partagé par toute la société sénégalaise et certaines strates ont adopté des modes de vie moins anciens. On les retrouve dans les mall acheter du meuble tout prêt par exemple. Ce mode de vie, celui de l’artisanat de proximité, du fait main, et du fait en seconde main, est peut-être le symbole de classes modestes. Si ces consommateurs n’ont pas assez de revenus pour espérer mieux, ils consomment décidément mieux.
Enfin, il me semble intéressant de conclure par une dernière réflexion. Tout ici se passe dans la rue. La vie à Dakar c’est la vie dehors. Les travailleurs évoqués plus tôt sont plus ou moins visibles et plus ou moins cachés dans des petits recoins sombres de la capitale. Ils se mélangent dans cet espace commun qui revêt un intérêt différent que chez nous. La rue ne semble pas être cet endroit de passage entre le chez-soi et le travail. La rue, le bout de trottoir devant la maison, c’est le chez-soi et le lieu de travail à la fois. La rue, c’est le lieu de repos, de diam [NDLR, de paix] pour les papis qui y boivent du thé, l’espace de jeu pour les bambins et une place forte de création pour le menuisier, le ferrailleur et la danseuse. La rue c’est là où se crée le boulot, l’amusement, c’est là où l’on ne se couche décidément jamais. La rue à Dakar c’est tout cela à la fois.


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