Aide Sociale à l’Enfance : le secteur de l’enfance peu protégé

Souvent méconnue, l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) est un service public départemental assurant une grande variété de missions : éducation des enfants en détresse, placement dans des familles d’accueil ou foyers spécialisés, accompagnement à domicile… Pourtant, face à l’austérité budgétaire et aux scandales médiatiques à répétition, ce secteur vital traverse une crise profonde. Malgré le soutien du milieu associatif en crise face à l’inaction de l’État, la protection de l’enfance est au bord de l’effondrement.

Du lundi 14 octobre au vendredi 18 octobre, 19 personnes ont comparu dans le département du Nord, pour des faits de violences commises sur des enfants placés. Parmi les accusés les plus médiatisés figuraient un éducateur sans diplôme adapté, et une personne d’accueil sans agrément. Une telle situation a été permise par un manque de contrôle extérieur, dans un contexte de pénurie du personnel accompagnant. Selon une étude de la DREES, 78 % des familles d’accueil de l’ASE exerçant depuis moins de cinq ans n’ont jamais été contrôlées, et un peu moins de 64 % de celles exerçant depuis plus de dix ans n’ont jamais été contrôlées. Si des individualités sont mises en cause pour leur comportement, le facteur structurel est déterminant. La protection de l’enfance est en crise : manque de places et manque d’éducateurs.

Cela concerne des enfants, mais l’ensemble de leurs parcours s’en trouvera affecté. Selon la fondation Abbé-Pierre, au moins un quart des personnes sans domicile nées en France sont d’anciens enfants placés à la Protection de l’enfance. Cela est dû en partie aux sorties sèches : à leur majorité, les jeunes placés cessent brutalement d’être pris en charge par l’ASE, souvent sans accompagnement suffisant pour leur insertion sociale et professionnelle. Adoptée en 2022, la loi Taquet a tenté de remédier à ces sorties sèches et de limiter les violences sur les enfants ; mais selon le collectif Cause Majeur, l’application de cette loi restait insatisfaisante en 2023.

Plusieurs militants essaient d’attirer l’attention sur ces problématiques liées à l’enfance. Parmi eux : Lyès Louffok, un ancien enfant de l’ASE ayant subi des maltraitances. En campagne pour les législatives de juin dernier, sous la bannière du NFP, il s’était notamment battu pour la création d’une commission d’enquête parlementaire sur l’ASE sous la mandature précédente. Celle-ci a été revotée (suite à la dissolution) le 9 octobre à l’unanimité par les députés, il reste à voir le rapport qui va en sortir…

On vous conseille de suivre Lyès Louffok, @vigilancease ou encore @enfanceprotegee. podcast pour donner de la visibilité à ce sujet. Il y a également la série de France Inter sur Magali Panova dans “Des vies françaises” et de nombreux autres médias et podcasts qui donnent la parole à d’anciens enfants placés qui ont tous des récits singuliers, mais pourtant malheureusement similaires dans les souffrances qu’ils racontent.

Zoé Alcaide

De la froide réalité de l’inaction

Au détour d’une conversation avec les directeurs intéressés lors d’un stage au Conseil départemental, c’est d’abord l’effarement, puis la colère qui m’a traversé. À chaque mission de l’Aide Sociale à l’Enfance qui m’était détaillée, s’ajoutait implacablement le déficit budgétaire, la dépression des personnels accompagnants, les troubles psychologiques des enfants placés, les chiffres désolants de l’échec social français lorsque des enfants, à peine devenus majeurs, se retrouvent à la rue dès 19 ou 20 ans faute de pouvoir continuer à être légalement accompagnés. La colère est venue ensuite, partagée avec mes collègues, sur l’inaction d’un pays, soit par ignorance totale – combien d’entre nous ont déjà entendu parler de l’ASE à la télévision ou dans les journaux ? – soit par omission volontaire : les ministres, pourtant bien informés, se gardent bien de tout sauvetage national d’envergure. Colère face aux enfances volées, aux vies brisées par l’inefficacité d’un système, soutenu à bout de bras par des accompagnants essoufflés.

Derrière le silence complice de tout un pays, les chiffres se dressent en juges, et le constat est glacial. 350 000 jeunes pris en charge par la Protection de l’enfance. 3 300 enfants en danger maintenus dans leurs familles par manque de places. 20 années d’espérance de vie en moins que le reste de la population. Une explosion du budget, chiffré en milliards mais toujours épuisé. Plus de 30 000 postes vacants, des personnels épuisés, en grève ou en burnout. Le CESE est pourtant clair dans son rapport du mois dernier, invisible par ailleurs dans les médias : la protection de l’enfance est en danger. La gravité de la situation dépasse tout clivage politique. Pourquoi fait-on le choix de l’inaction lorsque le pays fait face à une démultiplication de la maltraitance, des suicides et des jeunes sortants vivant sans un toit ?

La réalité politique est insondable. Pourtant, d’après les professionnels, ce ne sont pas les avertissements qui manquent. Nombreux sont les élus locaux qui tirent la sonnette d’alarme face au délabrement de l’ASE, charge financière trop lourde pour les maigres budgets départementaux et insuffisamment soutenue par le gouvernement. Une commission d’enquête parlementaire sur les manquements des politiques publiques de protection de l’enfance a pourtant vu le jour en avril, avant d’être balayée par la dissolution. Alertés par le rapport du CESE, les parlementaires s’empressent de la ressusciter sous la nouvelle législature. Tandis que les travaux commencent, la détresse se poursuit et nos gouvernants restent bien silencieux.

Quentin Machado

Illustration : Morgane Perrier


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