En Géorgie, le peuple en dernier rempart face à la menace autocratique

Dans le sillage d’élections controversées en Géorgie en octobre dernier, nous revenons sur l’histoire de la République ex-soviétique et interviewons Tekle Makashvili, jeune militante prodémocratie basée à Tbilissi afin de faire la lumière sur la menace qui pèse sur ce pays du Caucase.

Dans les confins de l’Europe, perché dans le Caucase, se situe un petit pays à la culture millénaire. Souvent confondu avec son homonyme américain, la Géorgie est un État à l’histoire tourmentée, dont la quête d’émancipation des potentats locaux semble être un perpétuel recommencement. Royaume chrétien florissant au Moyen-Âge, parlant une langue unique au monde et placé au cœur des routes commerciales orientales, il implose sous la pression des Empires et finit par tomber dans l’escarcelle russe. Une frêle indépendance est gagnée lors de la Révolution de 1917, vite brisée par l’invasion de l’Armée rouge qui chasse l’élite démocratique locale.

Une laborieuse quête d’indépendance

En 1991, la Géorgie s’émancipe enfin de l’Union soviétique ; mais les dissensions sécessionistes ont vite fait de transformer le rêve démocratique en guerres sanglantes en Abkhazie et en Ossétie du Sud, sur fond de nettoyage ethnique contre les Géorgiens du Sud et d’influences kremliniennes. Le président Chevardnadze, critiqué pour sa mauvaise gestion économique et son impuissance à stabiliser la situation, s’accroche au pouvoir. Mais en 2003, le peuple, mené par la figure charismatique de Mikheil Saakachvili, se soulève pacifiquement lors de la Révolution des Roses et le pousse à la démission – marquant ainsi la première occurrence des Révolutions de Couleurs qui s’étendent aux Républiques ex-soviétiques en quête de démocratie véritable.

La présidence de Saakachvili initie un nouvel essor économique pour le pays. Il ouvre la voie à la ferveur pro-européenne, tandis que les droits de l’homme progressent. C’était sans compter contre les escarmouches avec les sécessionnistes en 2008, qui poussent le gouvernement central à tenter d’en reprendre le contrôle ; mais la réponse russe ne se fait pas attendre, et Vladimir Poutine lance une invasion implacable sur la Géorgie, laquelle ploie et doit quitter l’Abkhazie comme l’Ossétie du Sud. Saakachvili prend alors un virage autoritaire – conseillé par un certain Raphaël Glucksmann dans son cabinet – et réprime l’opposition interne, s’accrochant à la Présidence en commettant de multiples violations des droits humains. En 2012, le parti Rêve géorgien remporte les élections législatives : dès lors, le parti contrôlé par l’oligarque Ivanichvili affiche des positions de plus en plus pro-russes et autoritaires, minant les institutions par la corruption et empêchant toute progression de l’intégration européenne malgré la volonté populaire.

Le peuple comme dernier rempart face à la menace autocratique

L’alignement au régime russe éclate au grand jour en 2024 avec la démultiplication de lois liberticides : l’opposition et les ONG sont dans le viseur d’une loi sur les « agents de l’étranger », qui oblige les organisations dont une partie de leurs capitaux provient de l’étranger à se déclarer comme tels – comprendre, espions subversifs. L’hostilité à la présidente pro-européenne Salomé Zourabichvili croît tandis que le parti au pouvoir cherche à mettre un terme à un rapprochement qui pourrait bien frustrer Moscou. Malgré l’opposition unie et les manifestations à demi réprimées de centaines de milliers de Géorgiens, le parti au pouvoir manipule ouvertement les législatives d’octobre, provoquant l’ire des observateurs internationaux comme des citoyens.

Des manifestants défilant dans les rues de Tbilissi. (Crédit photo : Elena Jashi)

C’est dans ce contexte que nous rencontrions en novembre Tekle Makashvili, jeune militante de l’opposition basée dans la capitale afin de faire le point sur l’état de la démocratie géorgienne.

Q : Que dit le résultat des élections sur l’état de la démocratie en Géorgie ? Était-ce fair-play ?

T : Le résultat des élections, avec des centaines de milliers de personnes descendues dans les rues, montre une fois de plus que la voix du peuple n’a pas été réellement entendue. Les Géorgiens sont habitués à observer des violations lors des élections, mais le niveau de fraude en 2024 a tout de même dépassé nos prévisions.

De nombreuses violations ont été documentées, notamment des décalages entre le nombre d’électeurs inscrits et la population réelle dans certaines régions. Les techniques de pression étaient également omniprésentes, les partisans de Rêve géorgien (RG, le parti pro-russe au pouvoir, ndlr.) intimidant les gens pour qu’ils votent pour leur parti ou leur offrant de l’argent. Certains électeurs ont même offert leur identité en échange de liquidités.

Ce qui était particulièrement inquiétant lors de cette élection, c’était la violation du secret du vote. RG a introduit un nouveau système de vote électronique pour 2024, où les bulletins étaient placés dans des machines pour un comptage électronique, sous le regard de tout le monde dans la salle. Plus troublant encore, l’encre sur les bulletins était visible depuis le dos, permettant aux gens de deviner pour qui quelqu’un avait voté. Étant donné que RG était le dernier sur la liste (le vote s’effectuant par liste à cocher, ndlr.), cela permettait de savoir facilement si quelqu’un avait voté pour eux, ce qui est particulièrement préoccupant compte tenu des techniques de pression de RG.

« Le résultat des élections, avec des centaines de milliers de personnes descendues dans les rues, montre une fois de plus que la voix du peuple n’a pas été réellement entendue. »

En plus de ces défis, le système judiciaire géorgien est fortement influencé par le parti RG, ce qui empêche fortement les citoyens de contester les résultats des élections en justice. Même avec des preuves claires de problèmes électoraux, le contrôle de RG sur les tribunaux signifie que ces preuves ne mèneront probablement à aucune condamnation réelle, encore moins à de nouvelles élections. Cette emprise sur le système judiciaire fait que de nombreux Géorgiens se sentent impuissants, car il n’y a aucun moyen équitable de traiter leurs plaintes ou de protéger leurs droits.

Dans l’ensemble, le contrôle de RG sur ces institutions affaiblit non seulement la démocratie en Géorgie, mais empêche aussi toute possibilité réelle pour le peuple de demander des comptes et un processus électoral équitable. Il est également important de noter à quel point RG était bien préparé pour limiter la liberté de choix des gens. Cette préparation montre à quel point RG a peu de respect pour les vraies valeurs démocratiques.

Q : Dans quelle mesure peut-on voir la main de Moscou derrière le parti au pouvoir Rêve Géorgien ? Peut-on parler d’une montée de l’autocratie en Géorgie ?

T : L’influence de Moscou sur le parti est notable, surtout si l’on observe les similitudes entre la rhétorique de RG et la propagande de style kremlinoise. Par exemple, l’initiative de RG pour une loi sur les “agents étrangers” ressemble beaucoup aux tactiques russes pour contrôler la dissidence.

RG agit de manière de plus en plus autocratique. Ils semblent déterminés à garder le pouvoir par tous les moyens nécessaires, raison pour laquelle ils ont interféré dans les élections pour conserver une majorité au Parlement. Ils sont au pouvoir depuis 12 ans, et cette fois-ci, ils visaient une majorité constitutionnelle pour éventuellement interdire le Mouvement National Uni, le principal groupe d’opposition. Le Mouvement National Uni est le parti d’opposition autrefois dirigé par Mikheil Saakachvili, auquel il reste encore étroitement associé. Son héritage controversé rend le parti clivant parmi la population, avec tant de fervents partisans que de critiques virulents. Le RG en profite en essayant d’étiqueter tous les partis d’opposition comme étant associés au Mouvement national, afin de les stigmatiser en les liant à l’héritage de Saakachvili pour défendre à terme un environnement politique idéal sans aucune opposition.

« Ils agissent de manière de plus en plus autocratique. Ils semblent déterminés à garder le pouvoir par tous les moyens nécessaires. »

Q : De quelles possibilités d’action l’opposition dispose-t-elle pour contrebalancer cette montée ?

T : Les partis d’opposition ont décidé de ne pas entrer au Parlement dans les circonstances actuelles, et il est crucial qu’ils restent fidèles à cette décision pour maintenir la confiance du peuple. Leur priorité est désormais de rassembler des preuves solides de la fraude électorale et de travailler en étroite collaboration avec les alliés internationaux. Le peuple attend de l’opposition qu’elle reste organisée et prenne des mesures cohérentes et réfléchies.

L’opposition a trouvé un terrain d’entente avec la présidente Salomé Zourabichvili, qui s’est exprimée contre la fraude électorale et a appelé à des manifestations de masse. La présidente Zourabichvili a également introduit la Charte géorgienne, un plan pro-européen visant à contrer la loi des “agents étrangers”. Sa position a fourni à l’opposition un allié important dans ses efforts pour maintenir la Géorgie sur une voie démocratique et européenne.

Tous les partis qui ont atteint le seuil de 5 % pour entrer au Parlement ont signé cette Charte, s’engageant à travailler en étroite collaboration avec la Présidente pour guider la Géorgie vers une orientation pro-européenne.

(Des extraits de cet article ont paru à l’édition imprimée de novembre 2024.)

Crédits photo : Elena Jashi


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