L’hôpital Pellegrin : miroir d’une santé publique défaillante 

La pandémie de Covid-19 a mis en lumière une réalité cachée depuis des années : l’hôpital public est à bout de souffle. Fermeture de lits, surmenage des soignants et manque de personnel… Entre saturation des services et promesses oubliées, l’InsPo vous emmène dans un reportage à l’hôpital Pellegrin, où Lana et Clara ont rencontré trois soignants.

À l’image de nombreux hôpitaux en France, celui de Pellegrin est saturé, et ses infrastructures, délabrées. Chaque année, cet hôpital « accueille 50 000 patients alors qu’il n’est conçu que pour 30 000 », souligne Julien Dulou, aide-soignant aux urgences et délégué syndical de Sud Santé Sociaux, au CHU de Bordeaux. Pierre Hurmic, maire de Bordeaux, va même plus loin en le qualifiant de « plus vétuste de France ».

Cette situation est le résultat de décennies de restrictions budgétaires. Depuis plus de vingt ans, l’ONDAM (objectif national des dépenses d’assurance maladie) alloue des budgets systématiquement inférieurs aux besoins réels des hôpitaux publics, créant des problématiques structurelles dont pâtissent aujourd’hui aussi bien les patients que les soignants.

Un manque crucial de personnel

L’établissement rencontre d’importants problèmes de recrutement depuis la Covid. “Nous avons été contraints de fermer des lits, faute d’infirmiers et d’aides-soignants. », indique Lionel Couzi, néphrologue et chercheur. La pénurie de candidats qualifiés est la principale explication de cette crise, avec un déficit d’attractivité du secteur public par rapport au secteur privé. Les salaires des médecins dans le public ne rivalisent en aucun cas avec ceux des cliniques privées. Quant au personnel paramédical, le secteur privé attire en offrant des conditions jugées plus avantageuses : des horaires fixes et allégées et “moins de complications”, nous explique Julie, infirmière.

Des conditions délétères pour les soignants… 

Le manque de personnel se fait ressentir au quotidien. “Les soignants s’épuisent, et les patients en souffrent”, alerte J. Dulou. Faute de recrutement, l’hôpital a mis en place des journées de 12 heures avec une alternance jour/nuit, ce qui nuit à la santé des soignants et provoque des problèmes cardio-vasculaires. Un comble pour le secteur de la santé … sans compter l’épuisement émotionnel. 

Pour pallier le manque de lits, la prise en charge en ambulatoire et en hôpital de jour a été privilégiée. Bien que cette approche soit efficace, elle met les équipes sous pression. “Le temps médical a été transféré en temps paramédical”, explique le clinicien Lionel Couzi. Les aides-soignants et infirmiers, déjà soumis à un travail physiquement exigeant, pâtissent de ce surmenage, ce qui peut entraîner de “la casse”, signale J. Dulou.

… comme pour les patients

Dans ce contexte, maintenir un niveau de soin de qualité est devenu un véritable enjeu. « L’accès à un lit d’hôpital est devenu bien plus difficile qu’il y a dix ans, » constate L.Couzi, soulignant que cette situation a des répercussions directes sur « la qualité des soins, à laquelle nous, soignants, sommes attachés. »

Pour les patients chroniques, ce changement est palpable. « Il y a vingt ans, nous réalisions entre 50 et 80 transplantations par an. Aujourd’hui, ce chiffre atteint 200. » Ce rythme, devenu ‘industriel’, a conduit à des conditions de travail moins personnelles, “même si nous faisons de notre mieux pour maintenir un lien étroit et humain avec chaque patient” affirme L. Couzi. 

Tous les services ne sont pas égaux : certaines chambres n’ont pas de douches, et certains patients souffrent davantage que d’autres de la fermeture des lits. “On n’arrive pas à orienter les patients des urgences vers les services adaptés,” explique J. Dulou. “On laisse des patients dans l’attente. Au lieu d’être rééduqués en deux semaines, certains sont hospitalisés depuis deux mois. On manque de tout : kinés, ergothérapeutes, et nous ne pouvons même pas les envoyer en centre de rééducation, faute de places,” alerte Julie.

Une apathie de la hiérarchie ?

“On se demande où sont passés les 38 millions débloqués pour rénover les urgences”, questionne Sud Santé Sociaux. À ce jour, mis à part “quelques coups de peinture”, rien n’a changé et “quand il pleut, on met des poubelles contre les murs parce que ça ruisselle.” Une inaction expliquée par deux raisons principales : la lenteur du système d’appel pour recruter les entreprises de réparation, et une problématique logistique : où loger les patients d’un service en rénovation, alors que chaque service manque de lits ? 

Julien et Gilbert, délégués syndicaux de Sud Santé Sociaux, à l’hôpital Pellegrin (Crédit photo : L’InsPo)

Quel avenir pour l’hôpital public ? 

« Je pense qu’il y a encore aujourd’hui cette volonté de faire mieux qu’hier, et d’espérer que demain soit meilleur », conclut L.Couzi. Cette conviction, partagée par de nombreux soignants, les pousse à tenir malgré des conditions de plus en plus difficiles. Certaines dynamiques leur redonnent de l’espoir. La pandémie a permis plus de transparence sur leurs conditions de travail. “Depuis, les patients et leurs familles sont plus respectueux et comprennent qu’on a un métier difficile où on manque de temps”, remarque Julie.  

Malgré la résilience dont font preuve les soignants, l’hôpital public est en crise, et plus personne ne peut l’ignorer. La hausse des budgets post-Covid touche à sa fin et l’issue semble plus incertaine que jamais. Le secteur de la santé se retrouve face à un dilemme :  maintenir la qualité des soins ou risquer une nouvelle dégradation des services, entraînant de multiples désillusions. La décision concernant le PLFSS (projet de loi de financement de la Sécurité sociale) 2025 révélera de quel côté penche le gouvernement. 

*prénom modifié 

Contactée, la direction de la communication du CHU de Bordeaux a décliné nos demandes d’entretien.

Illustration en couverture : Elsa V.

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