« C’est le chemin parcouru qui donne de la valeur à nos résultats.«
Transformer l’effort en bien-être intérieur ? Entre mental et résilience, performance et introspection, défis et reconstructions, Grégory Mallet, aujourd’hui préparateur mental, nous livre son expérience d’ancien nageur médaillé de l’Équipe de France Olympique. Un exemple inspirant du parcours qui façonne l’homme au-delà du champion.
Lana (L) : Grégory, nageur depuis l’âge de 7 ans, tu as grandi en Guyane avant de poursuivre ton enfance en Martinique. Très vite, la natation devient une passion. À Marseille, tu t’affirmes pleinement au sein du Cercle des Nageurs de Marseille. Double vice-champion olympique de natation à Pékin en 2008 (relais 4x100m nage libre hommes) et à Londres en 2012 (relais 4×200 m nage libre hommes). Peux-tu me parler de ton parcours ? Avais-tu un modèle inspirant ?
Grégory (G) : Mes parents, dont la vision stoïque de la vie a marqué mon parcours, m’ont toujours soutenu avec bienveillance, sans jamais me pousser. J’ai toujours cherché à être la meilleure version de moi-même, animé par l’envie de vivre en communauté, d’appartenir à un collectif et d’apporter ma pierre à l’édifice. Cette dynamique m’a poussé à choisir des structures qui correspondaient à mes aspirations, où l’individu et le collectif s’enrichissent mutuellement.
J’ai décroché de nombreux beaux titres avec l’équipe de France, en évoluant parmi la génération de nageurs entre 2006 et 2017. Le Cercle des Nageurs de Marseille, où j’ai nagé pendant dix ans, réunissait des personnalités très diverses mais complémentaires, comme Florent Manaudou, Camille Lacourt, Frédérick Bousquet, ou encore Fabien Gilot. Cette expérience a été marquée par une ambiance incroyablement collective et des individualités très fortes. L’individu au service du groupe, et le groupe au service de l’individu.
L : Comment tes accomplissements t’ont permis de progresser, aussi bien sur le plan personnel que professionnel ? Qu’as-tu appris de ces expériences et quelles émotions cela évoque-t-il en toi ?
G : La médaille, en fin de compte, n’est qu’un objet. Ce qui compte vraiment, ce ne sont pas seulement les résultats, mais les histoires de vie qui m’ont forgé. Ces moments m’ont permis de grandir, d’assimiler des valeurs essentielles et de devenir l’homme que je suis aujourd’hui. Mon éducation, les rencontres marquantes et les épreuves surmontées ont construit mon identité et m’ont permis de m’épanouir pleinement. Je ressens encore beaucoup de nostalgie des moments partagés avec mon groupe lors des compétitions. Ces souvenirs me rappellent le plaisir du chemin parcouru, les efforts fournis pour dépasser mes limites et l’acceptation de l’échec. Aujourd’hui, je trouve que la performance peut être partout : dans le résultat d’un chrono, d’un classement, ou dans ce qu’on se fixe comme objectif. Si, du jour au lendemain, on vous donne une médaille olympique sans vous transmettre la clé de comment vous y êtes arrivé, elle n’a aucune saveur.
L : Le bien-être mental a-t-il influencé tes performances sportives ? Quelle place a eu la préparation mentale dans ta vie ?
G : Je me dénigrais beaucoup quand j’étais athlète, et je manquais de confiance en moi. C’est après mes premiers Jeux Olympiques, autour de la saison 2008-2009, que j’ai commencé à travailler avec un préparateur mental. J’ai eu la chance de rencontrer Thomas Sammut, qui accompagne également Florent Manaudou et Léon Marchand. Thomas a été la première personne à me poser une question essentielle : “Est-ce que tu aimes vraiment nager ?” Puis il m’a demandé : “Qu’est-ce qui te fait vibrer dans la natation ? Pourquoi tu te sens obligé d’être performant ?”
Ce sont des questions que, en tant qu’athlètes, nous ne nous posons presque jamais. La prépa mentale a joué un rôle crucial dans ma carrière, à la fois en tant que sportif et en tant qu’homme. J’ai appris à m’accepter, à m’aimer, et à comprendre qu’au-delà de l’athlète, il y avait une personne sensible. La performance, pour moi, passe par le bien-être et le plaisir, avant de penser aux résultats. Il y a un vrai travail sur soi à entreprendre : identifier ce qui rend heureux dans sa vie et réfléchir à la manière de l’incarner au quotidien. Quand je me lève le matin, je fais les choses avant tout pour moi, et non pour répondre à des attentes extérieures. Je pars d’un postulat simple : plus tu te respectes et t’estimes, plus tu génères une énergie positive autour de toi. Cette estime de soi nourrit la confiance en soi. En assumant pleinement qui j’étais, j’ai pu construire la seconde moitié de ma carrière sur des bases solides et authentiques.
L : À ton époque, la préparation mentale était-elle aussi présente dans les discussions qu’aujourd’hui, ou était-elle plutôt considérée comme un sujet tabou ?
G : La préparation mentale n’était pas dans les mœurs, du moins en natation. Il a fallu du temps pour que la prépa mentale trouve sa place dans la culture sportive. On l’associait souvent à de la faiblesse, à un manque de mental ou de confiance en soi. La prépa mentale, c’est un cocon personnel, une clé de la réussite que l’on n’a pas envie de dévoiler. On a tous des émotions, et c’est essentiel d’apprendre à vivre avec elles. Les émotions sont là pour maintenir notre équilibre : chacune a un rôle précis, et vivre pleinement le moment présent aide à mieux les comprendre.
Par exemple, la colère que l’on ressent aujourd’hui peut être une réponse à l’incapacité d’exprimer ce que l’on éprouve. Accueillir ses émotions, plutôt que les refouler, permet de trouver des solutions. De mon côté, j’ai compris qu’il me fallait une raison de me tenir derrière le plot de départ. Le résultat devait avoir du sens, être lié aux personnes que j’aime, à qui je suis et à mon histoire. C’est une notion du plaisir à pratiquer, plutôt qu’une quête de résultats purs et durs. Même si tous les sportifs n’ont pas la même notion du bonheur pendant ou après leur carrière, je pense que la santé mentale, le bien-être mental, passent par la capacité à croire en soi en dehors de nos résultats. Il faut être capable de travailler en pleine conscience de ses valeurs, de ce que l’on veut, de ce que l’on aime. Il s’agit de savoir concrètement ce qui peut nous rendre fiers, même après un échec. Ce qui permet d’avoir confiance en soi, même si le sport s’arrête, même si on n’a pas atteint ses objectifs ou gagné l’ultime médaille d’or, tant convoitée.
L : De plus en plus d’athlètes s’ouvrent sur leurs luttes personnelles, les défis de la dépression et le processus de reconstruction. Comment cette problématique est-elle abordée en natation ? Le rapport à l’échec dans nos sociétés étant très particulier et difficile à concevoir et accepter.
G : La dépression reste un sujet tabou en natation. Beaucoup de nageurs ont pris des pauses, mais ils n’en parlaient pas ouvertement. Le revers de la médaille se manifeste souvent après la carrière sportive. J’ai moi-même traversé cet état dépressif : un moment où tu n’es pas heureux, où tu ne vois rien de ton avenir, et où tu te poses énormément de questions sur ta vie personnelle. J’ai retrouvé de la force en me focalisant sur les choses positives et en me révélant autre part. Je me suis épanoui dans le monde professionnel, au-delà de l’univers sportif. Et puis, tu rencontres des personnes bienveillantes, qui t’aident à avancer et te poussent à aller de l’avant.
L : Tu as dit qu’aujourd’hui, tu n’arrivais plus à mettre les pieds dans un bassin. À quel moment de ta carrière as-tu senti que c’était la fin ? Comment as-tu vécu cette transition vers une nouvelle étape de ta vie après le sport ?
G : Oui, ce qui m’animait, c’était la compétition, le partage des entraînements, et vivre de grands moments. La natation, ce n’est pas un sport fun. Aujourd’hui, je n’ai plus cette passion d’aller nager, d’être dans l’eau. Aux Jeux Olympiques de Rio, en 2016, j’avais 32 ans, et j’ai senti que je n’avais plus envie de repartir pour une nouvelle saison. J’avais déjà fait des pauses dans ma carrière, mais c’était la première fois que j’avais cette sensation de ne pas avoir envie de reprendre en septembre. Le post-carrière sportive a été très difficile. La transition s’est déroulée pendant la crise du Covid, ce qui a amplifié l’incertitude. L’arrêt de la natation a laissé un grand flou. J’ai traversé une période de flottement, un vrai moment à vide.
« Pour moi, c’est ça, l’épanouissement. À partir du moment où tu t’investis dans un projet, peu importe le résultat, si tu es fier de ce que tu as accompli, cela a déjà vocation à t’apporter un peu de bonheur. »
Tu te retrouves face à l’inconnu : tu ne sais pas ce que le monde te réserve ni ce qui t’attend. Je n’aime pas la routine, et j’ai un souci avec le sentiment d’enfermement. Je suis tout le temps en mouvement, dehors, en train de faire des activités. Ma reconversion vers la préparation mentale m’a donné un nouvel élan. Pour moi, c’est ça, l’épanouissement. À partir du moment où tu t’investis dans un projet, peu importe le résultat, si tu es fier de ce que tu as accompli, cela a déjà vocation à t’apporter un peu de bonheur. Bien sûr, on peut être déçu ou frustré : ce sont des émotions légitimes. Mais est-ce qu’on doit se détruire mentalement à cause d’un résultat ? Je n’en suis pas certain.
L : Comment ce nouveau défi, devenir préparateur mental, a-t-il influencé ta perception du sport et de la performance ? Qu’est-ce qui t’inspire, te motive et te pousse à continuer dans cette voie ?
G : Mon objectif est d’aider les athlètes à donner du sens à leur investissement et à leur engagement. La prépa mentale leur permet de trouver la bonne clé, celle qui leur correspond. Je ne cherche pas à explorer des zones enfouies ni à ouvrir des portes profondes ; ce n’est pas mon domaine de compétence. Mon rôle c’est de travailler sur les blocages avec ce que les gens me donnent, et uniquement avec cela. On avance avec ce qu’ils choisissent de partager. La prépa mentale, aujourd’hui, c’est partir des faits et se concentrer sur le futur. On travaille pour l’avenir.
J’accompagne les gens à se poser les bonnes questions et à changer leur manière de voir les choses. Souvent, leurs réponses sont influencées par des pressions extérieures. Mon travail consiste à transformer cette contrainte – ce langage intérieur du type ‘il faut’, ‘je dois’ – en une envie : ‘je veux’, ‘j’aimerais’. Si je peux accompagner quelqu’un à devenir autonome sur le plan psychique, c’est extrêmement valorisant. Je pose souvent cette question aux athlètes : ‘’Qu’est-ce qui va faire que, ce matin, tu vas te lever et dire que ça va être une bonne journée ?’’
Dans mon travail, j’aspire à favoriser leur émancipation mentale et à les aider à se sentir en harmonie avec eux-mêmes. Ce sportif a le droit de croire en lui-même et de suivre tel ou tel chemin, même s’il éprouve de la peur. Mon rôle est de lui fournir des outils de réflexion, je suis un ‘poseur de questions’. Professionnellement, je me sens utile, et pour moi, c’est essentiel. Voir les gens heureux, c’est une grande source de bonheur pour moi. Personnellement, ce métier me pousse à me remettre en question constamment. Chaque personne avec qui je travaille est différente, ce qui m’amène à déconstruire certaines de mes certitudes et vérités.
En tant que préparateur mental, on ne prépare pas seulement les performances : on prépare les moments de vie. On apprend à vivre l’instant présent, plutôt que de se concentrer uniquement sur l’anticipation d’un résultat. C’est un changement primordial. Oui, il y a toujours de la pression qui submerge le sportif, mais l’idée est de la transformer en quelque chose de porteur. On est tous des êtres d’émotions : certains puisent dans des émotions de guerrier, d’autres dans une grande sensibilité. L’essentiel, c’est de comprendre qui l’on est, d’en être fier et d’honorer ses propres valeurs. Mon meilleur ami, Florent Manaudou, l’a parfaitement compris. Pour ses derniers Jeux Olympiques à la maison, il savait que s’il ne vivait pas pleinement ses émotions, comme il en avait besoin, il passerait à côté d’un moment unique dans sa vie. Quand il parle de cette expérience, il dit que la médaille était secondaire. Ce qu’il voulait avant tout, c’était vivre le moment pleinement, ressentir chaque émotion et en garder des souvenirs impérissables.
L : Si tu pouvais revenir à un moment clé de ta carrière pour le revivre, lequel choisirais-tu ? Quelle est la plus grande leçon que le sport t’a apprise ?
G : Les Jeux de Londres en 2012. L’ambiance était incroyable, je me sentais prêt, bien dans ma peau, et fort sportivement. C’étaient de très beaux Jeux. Je dirais que la peur de perdre est illusoire. On ne perd que ce qu’on a déjà. Donc, ce pour quoi on court n’est pas encore à nous. On court après ce qu’on ne possède pas encore. Si je perds, oui, je n’ai pas gagné, mais je n’ai rien perdu non plus. Je perds une projection que j’ai eue, une croyance, mais pas quelque chose que je possédais. J’aime beaucoup le film The Truman Show en ce sens.
L : Merci, Grégory, pour cette leçon de vie et de sport.
La vraie victoire n’est-elle pas, finalement, dans l’épanouissement et le bien-être intérieur ?
Crédit couverture : KMSP/Stéphane Kempinaire


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