En décembre dernier, Mediapart révélait les conséquences délétères de l’externalisation du personnel d’entretien au sein de Sciences Po Grenoble. La rédaction, alertée sur le sujet, a voulu en savoir plus. Qu’en est-il à Bordeaux ? L’InsPo est allé à la rencontre de l’administration pour comprendre les choix de l’IEP.
Depuis novembre, Sciences Po Grenoble externalise le ménage et ses anciens salariés sont employés par Atalian, une entreprise de sous-traitance. Depuis novembre, leurs conditions de travail se dégradent.
Que se passe-t-il à Grenoble ?
Cette décision a été contestée par de nombreux étudiants, élus du personnel et agents. Malgré leurs efforts, ils n’ont pas réussi à infléchir la position de la direction de l’établissement. Ils ont pourtant raison de défendre les droits de ces anciens salariés de l’IEP. En seulement un mois, ces derniers ont vu leur quotidien se détériorer. Quatre semaines de congés en moins, du retard dans les versements de salaires et un des temps pleins suite à un arrêt maladie, a été remplacé par un temps partiel, alors que la surface à nettoyer, elle, reste la même. Une réalité qu’a du mal à reconnaître Sciences Po Grenoble. Un sentiment de culpabilité ?
Le ménage en proie à l’externalisation
Grenoble n’est pas un cas isolé. Les idées libérales se sont imposées depuis un moment dans le débat public et les défenseurs de l’externalisation sont en première ligne. Leur argument : l’optimisation des coûts. Seulement, l’enquête de Julie Valentin et François-Xavier Devetter [ndlr, Deux millions de travailleurs et des poussières] montre que le prix économisé par les entreprises, ce sont les salariés qui le payent. L’externalisation du ménage est délétère pour les personnes concernées. Externalisé, le personnel est souvent à temps partiel. Un travail peu coûteux pour l’entreprise mais qui participe à la dévalorisation sociale de ces métiers. L’externalisation multiplie le nombre de salariés dont les tâches ne se réduisent qu’au seul nettoyage. La sous-traitance, enfin, est un environnement de travail qui ne favorise pas les relations entre collègues, constituant un obstacle au syndicalisme.
Et à Bordeaux ?
L’InsPo s’est demandé si Bordeaux a suivi le même chemin que Grenoble. “Chaque IEP a sa propre politique. L’externalisation ou non du ménage n’a jamais été abordée entre les différents directeurs”, signale Dominique Darbon, directeur de l’établissement. À Bordeaux, l’entretien est aujourd’hui majoritairement internalisé. “Avant, tout était externalisé mais les résultats n’étaient pas conformes à nos attentes”, explique D. Darbon.
Pour la direction, c’est une question d’éthique mais pas que. L’IEP n’est “pas une entreprise qui doit rentabiliser son investissement. On est dans une logique de service public dans laquelle on prend en compte la qualité du travail de nos employés”, rappelle le directeur. Au-delà du profit, la nature de l’établissement joue dans l’équation. “Dans un bâtiment universitaire, il y a du passage sans arrêt”, souligne-t-il. L’externalisation n’est pas le meilleur modèle car l’IEP a besoin “d’avoir du personnel disponible dans le temps, parce que les étudiants et enseignants ne cessent de rentrer et sortir.”, poursuit-il.
Mais pourquoi alors, une partie du ménage est toujours externalisée ? Wilfried Héraud, responsable de la logistique et de l’événementiel, a l’air de s’y connaître un peu plus. “Il y a ce qu’on appelle le plafond d’emploi. Sciences Po Bordeaux est sous la tutelle de l’État français, l’IEP ne peut embaucher que 135 temps pleins.”, indique-t-il.
Sciences Po Bordeaux doit trouver un équilibre entre personnel interne et externalisé au niveau des différents services de l’établissement. Le ratio reste in fine un choix politique. Pour Wilfried, un autre facteur entre en jeu : “le recrutement est de plus en plus difficile dans ces secteurs”. Externaliser permet donc de déléguer à une autre entreprise.
Employés par l’IEP ou par DeCA Propreté ?
Quand Wilfried est arrivé à ce poste, il n’y avait que des temps partiels “aux faibles rémunérations et horaires décalés. Désormais, on n’a que des temps pleins”, souligne-t-il. Cela a contribué à l’amélioration des conditions de travail du personnel de maintenance de l’IEP. Louable. Mais qu’en est-il des personnes qui nettoient 25% du bâtiment mais ne l’ont pas comme responsable ? De quel levier dispose Sciences Po Bordeaux pour s’assurer de leurs conditions de travail ?
Chaque quatre ans, l’établissement se plie aux règles du marché public et remet en concurrence le contrat. “Depuis le 1er janvier 2025, c’est l’entreprise DeCA Propreté qui s’occupe de l’entretien d’une partie de nos bâtiments”, confirme Wilfried. Cette année, Sciences Po Bordeaux a intégré le développement durable et la responsabilité sociétale au questionnaire, “afin de sélectionner des entreprises qui traitent bien leurs salariés”, ajoute-t-il. DeCA Propreté est l’entreprise qui propose le plus de moyens humains. Cela permet aux agents d’avoir plus de temps pour effectuer les tâches et donc de moins se fatiguer.
« Les agents de mon équipe ont bien plus d’avantages que les agents des entreprises privées. »
Via le suivi de l’application de marché, Wilfried peut contrôler la responsabilité sociétale de l’entreprise, afin de s’assurer des conditions de travail des agents : “ont-ils les EPI (équipements de protection individuelle)? Leur a-t-on proposé des formations ? Ont-ils reçu leurs primes ? ”, explique-t-il.
Malgré de bons sentiments, une partie du personnel reste externalisée. Intrinsèquement cela implique de moins bonnes conditions de travail. Wilfried le reconnaît lui-même : “ce ne sont pas les mêmes métiers et les mêmes traitements salariaux. Les agents de mon équipe ont bien plus d’avantages que les agents des entreprises privées. Il est évident que le droit privé est moins intéressant.”
Illustration : Morgane Perrier


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