Moyen-Orient : les bonnes affaires de l’Occident au mépris des droits humains

L’année 2025 commence à peine que le droit international, éternel paillasson des puissants, se fait piétiner par l’actualité. Diatribes de Trump contre la souveraineté du Groenland, poursuite de l’expansionnisme israélien, suspicions de génocide au Soudan … Moins médiatisés, les intérêts économiques – en particulier occidentaux – jouent pourtant un rôle particulier dans la fuite en avant vers la déstabilisation du Moyen-Orient.

L’argent, c’est le nerf de la guerre – tout le monde s’accorde sur ce point. Le souci advient lorsque djihadistes, multinationales occidentales et gouvernants peu convenables s’entendent à merveille pour le faire couler à flot dans leurs intérêts propres, au mépris du droit international.

L’or noir qui gît près de Gaza

Au large de la bande de Gaza, des poches de gaz naturel découvertes au tournant du siècle suscitent bien des appétits. Délaissées un temps faute d’accord entre les autorités palestiniennes et israéliennes, elles reviennent sur le devant de la scène fin octobre 2023 lorsque Tel-Aviv annonce octroyer des licences d’exploration à trois multinationales occidentales.

Outre un timing fort empressé (trois semaines seulement après le déclenchement du conflit avec le Hamas), la décision s’attire les foudres des ONG pro-palestiniennes, qui dénoncent une violation flagrante du droit international. D’une part, les licences empiètent sur les eaux souveraines gazaouies (la ZEE), pourtant reconnue par la Convention des Nations unies sur le droit de la mer. D’autre part, la Palestine est internationalement reconnue comme un État – par les trois quarts de l’ONU, rappelons-le. Par conséquent, comme l’a rappelé le récent arrêt de la Cour Internationale de Justice contre Israël en juin, l’occupation israélienne comme l’exploitation des ressources issues du pillage colonial sont illégales et qualifiables de crimes de guerre.

La poursuite des activités d’exploration comme d’exploitation de ces multinationales est très discutable : le profit économique doit-il passer devant le droit international et les intérêts légitimes du peuple palestinien ? La question semble déjà élucidée, tant les cas d’analogies font pléthore. Pour ne citer qu’un exemple, nombreuses sont les banques françaises (BNP, SG, LCL…) et les compagnies hôtelières comme Airbnb ou Booking qui ont été épinglées pour leur financement d’entreprises israéliennes directement liées à la colonisation en Cisjordanie.

Un rassemblement palestinien dans le port de Gaza (crédit : Middle East Eye)

Ciment français et djihadistes syriens

Le cas le plus emblématique de compromission d’une multinationale reste celui de Lafarge en Syrie. En 2007, le géant français installe près d’Alep la plus grande cimenterie de la région ; et lorsqu’en 2011 le Printemps arabe amène la guerre civile dans le pays, le groupe reste déterminé à continuer de faire tourner la poule aux œufs d’or. Il le fait sciemment, au détriment de la sécurité des employés et de l’embargo international visant à endiguer l’expansion djihadiste. Alors que la situation empire, les troupes islamistes se rapprochant de la ville, les dirigeants achètent un sursis pour l’usine en s’arrangeant avec l’État islamique sur des pots-de-vin toujours plus faramineux. Sans surprise, cela n’évite guère l’entrée de Daech dans la ville en 2014.

Le journalisme d’investigation et une plainte de Bercy aidant, Lafarge se retrouve traîné devant les tribunaux, croulant sous les preuves de violation du droit international. Non seulement le groupe a directement financé les activités terroristes pour acheter sa sécurité, mais il s’est également fourni en matières premières auprès de producteurs affiliés à Daech, violant ainsi délibérément le régime de sanctions économiques. Car – et difficile d’éviter ici l’ironie – c’est pourtant toute l’utilité d’un embargo dans un État failli, on ne sait jamais bien si son argent atterrit entre de bonnes mains.

Juteux contrats sous le soleil saoudien

En général, à Paris, plus c’est classifié, plus c’est foireux : les ventes d’armes françaises ne dérogent pas à la règle. Alors que la France avait déjà été vivement critiquée pour ses contrats passés avec l’Égypte du dictateur Al-Sissi en 2013 – lequel fait peu de considération de ses civils et opposants politiques –, c’est au tour des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite de se retrouver dans les journaux en 2021 après une fuite de documents confidentiel-défense dans Disclose.

C’est que Matignon a donné son accord pour livrer des milliers d’obus qui atterriront tout droit sur le sol yéménite. Pourtant, l’exportation d’armes est soumise à une procédure très stricte visant à respecter les engagements de la France en matière de droit international – à savoir, justement, ne pas permettre de crimes de guerre contre des civils. Qu’importe. Les quatre cent mille morts au Yémen depuis 2014, de toute manière sous-médiatisés par les journaux, ne sont que bien peu face à l’opportunité économique que représentent les trois clients additionnés. Entre 2013 et 2022, ils ont passé plus de 43 milliards d’euros de commandes. Classifier pour ne froisser personne, voilà la stratégie : il serait fâcheux de devoir lâcher nos principaux partenaires économiques en matière de ventes d’armes !

Mais réjouissons-nous : souvent (mais pas toujours), les tribunaux français et internationaux finissent par rappeler les potentats économiques à leurs responsabilités.

En couverture : Emmanuel Macron accueillant le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salmane à l’Élysée en 2022 (crédit : Bertrand Guay / AFP)


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