Sommes-nous encore Charlie ?

Le 7 janvier 2015, deux terroristes faisaient irruption dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo, tuant 12 personnes. En réaction à cette semaine noire, prolongée par l’attentat de l’Hyper Cacher, le 11 janvier, plus de 4 millions de personnes descendirent dans les rues pour rendre hommage aux victimes et défendre la liberté d’expression. Mais que reste-t-il de l’esprit Charlie, 10 ans après la tuerie ?

Le crayon contre le fusil

« Je suis Charlie ». Ces pancartes noires et blanches traversent les rues de la capitale. Devant le cortège, des dizaines de chefs d’État sont réunis, formant un front : un front pour la liberté de la presse et d’expression, un front contre le terrorisme, un front pour rendre hommage aux victimes. Cette marée noire marquera les esprits en lançant un élan de solidarité et d’humanité partout en France. « Ils ne tueront pas la liberté », titre Le Parisien ; « La liberté assassinée », écrit Le Figaro ; « Nous sommes tous Charlie », à la Une de Libération ; ou encore « Le 11 septembre français » pour Le Monde. La presse française dénoncera de manière unanime les attentats et sera rejointe par les journaux internationaux. Il y aura un avant et un après 7 janvier 2015. Contre la violence, le rire et l’humour sont « increvables » pour Charlie Hebdo, qui continue de publier ses caricatures chaque semaine. Contre la haine et la barbarie, la plume est devenue notre rempart.

Le combat pour la liberté d’expression et de la presse aujourd’hui

Après les attentats de 2015, plusieurs initiatives ont été mises en place pour garantir la liberté d’expression et défendre les droits des journalistes. En France, la loi du 14 novembre 2016 « prévoit que les journalistes ont le droit de s’opposer à toute pression, de refuser de divulguer leurs sources et de refuser de signer un article ou une émission si une partie du contenu a été modifiée à leur insu ou contre leur volonté. » À l’échelle européenne, l’Union protège maintenant les journalistes contre les « poursuites-bâillons » (actions en justice visant à intimider et à faire taire un journaliste, en portant plainte pour diffamation, par exemple). En dehors du cadre législatif, différents mouvements et associations se sont affirmés pour garantir les droits de la presse. La plus connue est sûrement Reporters sans frontières, une ONG qui se bat pour la liberté de la presse et l’autonomie des médias partout dans le monde. Néanmoins, pour combattre ceux qui rejettent la liberté d’expression, le meilleur moyen demeure l’éducation. Dès le CM2, ce droit est au cœur de l’Enseignement Moral et Civique (EMC) mais également dans les programmes d’histoire et de français. Ainsi, le combat pour la liberté d’expression et les droits de la presse demeure une priorité essentielle pour construire une société plus juste et résiliente.

La République face à ses tabous

Pourtant, 10 ans après, l’esprit Charlie n’est plus partout dans nos rues. Les débats sur la laïcité ou sur le droit au blasphème refont surface. Le 16 octobre 2020, le professeur Samuel Paty est décapité pour avoir montré des caricatures de Charlie Hebdo à ses élèves. Alors que, quatre ans plus tôt, la France s’était levée pour défendre la liberté, un enseignant est assassiné. Malgré les alertes, la République n’a pas su protéger ses citoyens et a manqué à son devoir. De nombreuses interrogations subsistent alors : quelle est la place de la liberté d’expression dans notre société ? Selon un sondage Ifop-Fondation Jean-Jaurès, 76 % des Français assurent que « la liberté d’expression est un droit fondamental, la liberté de caricature en fait partie. » Un chiffre qui a augmenté de 18 points depuis 2012. Le combat est-il en train d’être gagné ? Hélas, pas chez les 18-30 ans, où un tiers « considèrent qu’on ne peut pas dire et caricaturer n’importe quoi sous couvert de liberté d’expression. » De même, 31 % des jeunes « pensent que Charlie Hebdo n’aurait pas dû publier ces caricatures. » Ce sondage remet en question l’ensemble du chemin parcouru en 10 ans et nous pose la question : sommes-nous encore Charlie ?

Et pour vous, que signifie « l’esprit Charlie » ?

En sillonnant les couloirs de l’IEP, nous vous avons posé la question : « Pour vous, que signifie l’esprit Charlie ? ». Évidemment, la liberté de la presse et d’expression revient toujours au centre des réponses : « Pour moi, c’est pouvoir tout dire, même si on te menace » ou bien « Charlie Hebdo est un journal satirique, il doit avoir le droit de dire ce qu’il veut. ». Le droit de tout dire, certes, mais d’autres étudiants rappellent que certaines personnes, suivies par des milliers d’autres, invoquent la liberté d’expression pour partager des choses démontrées fausses par toute une communauté scientifique. Le défi est donc de taille. Dernièrement, Mark Zuckerberg, propriétaire de Meta, a mis fin au « fact-checking » qui traquait les fausses informations sur Instagram. Elon Musk, de son côté, fait de son réseau social X un défouloir où travaux scientifiques et paroles de complotistes se mélangent. En tant qu’étudiants à Sciences Po Bordeaux, nous devons et devrons lutter contre ces informations haineuses et ces fake news, pour préserver notre droit à la liberté d’expression, tout en empêchant son instrumentalisation.

En couverture : Affiche Je suis Charlie portée sur la Place de la République en janvier 2015, crédit : Berthine