Alain Juppé : « L’Europe est à la croisée des chemins »

En marge de sa venue lors d’une conférence tenue le 7 février dernier, l’InsPo s’est entretenu avec Alain Juppé sur la situation de la France et de l’Europe. Dans ce long format, l’ancien Premier ministre et maire de Bordeaux nous livre son analyse.

QUENTIN MACHADO. — 2024 a été une année pour le moins tourmentée, entre la crise politique française et les nuages sombres s’accumulant à l’international. Au vu de votre expérience comme Premier ministre, ministre des Affaires Étrangères ou encore ministre de la Défense, j’aimerais vous demander votre analyse sur la situation française et européenne.

Une première question concernant la France : on dit souvent que la Constitution de la Ve République a été conçue pour un système bipartite et que désormais, un blocage institutionnel en découle du fait de la démultiplication des partis à l’Assemblée nationale. Pensez-vous à des solutions constitutionnelles, voire d’ordre général par rapport à la démocratie pour sortir de la crise ?

ALAIN JUPPÉ. — Je fais d’abord un constat. Il est vrai que la démocratie représentative en France, et pas uniquement en France, connaît aujourd’hui une crise. Le premier des symptômes, c’est l’abstention aux élections. Le principe même de la démocratie, c’est le suffrage universel. Le pouvoir est au bout du bulletin de vote et malheureusement, les taux d’abstention sont souvent très élevés, en particulier parmi les générations les plus jeunes. Cela dénote une désaffection pour le fonctionnement de la démocratie. Ce qui est parfois dur à entendre, c’est cette phrase : « je ne vais pas voter parce que ça ne sert à rien ». Ce sentiment s’est répandu.

Autre symptôme, vous l’avez évoqué, le déclin des grands partis de gouvernement qui pendant plusieurs décennies ont alterné au pouvoir, un grand parti à droite, un grand parti à gauche, avec des alliés. Aujourd’hui, il y a onze groupes parlementaires à l’Assemblée nationale, on assiste à une vraie fragmentation. Et puis, simultanément, la montée des mouvements populistes, voire du complotisme, qui critiquent ou qui contestent même les principes de la démocratie.

Pourquoi ? Je ne suis pas sociologue. On peut s’interroger longuement. Une des raisons me semble-t-il, c’est la volonté des citoyens de participer davantage à la prise de décision. Un sociologue bien connu, Pierre Rosanvallon, a diagnostiqué cela il y a plusieurs années en distinguant la démocratie d’autorisation et la démocratie d’exercice. Qu’est-ce qu’il voulait dire par là ? Démocratie d’autorisation, je vote et je vous autorise à décider pour moi pendant la durée de votre mandat. Et, d’un autre côté, la démocratie d’exercice. Je veux continuer à participer à l’élaboration des décisions qui me concernent entre deux élections. Et on assiste à la montée de cette exigence un petit peu partout. C’est ce qui explique assez largement la crise de la représentation, qui est contestée même dans son principe.

Une cause plus profonde, me semble-t-il aussi, est l’élévation du niveau de formation et d’information de nos concitoyens par rapport à ce qu’il pouvait être il y a trente ou quarante ans, avec en particulier les réseaux sociaux qui permettent aujourd’hui d’accéder dans l’instant à toutes les informations et de s’exprimer aussi sur à peu près tous les sujets.

Est-ce qu’il faut se résigner à cette crise ? Non, parce que la démocratie représentative est sans doute, comme disait Winston Churchill, le pire des systèmes à l’exclusion de tous les autres.

« Ce qui est parfois dur à entendre, c’est cette phrase : « je ne vais pas voter parce que ça ne sert à rien ». Ce sentiment s’est répandu. »

Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Vous me demandez s’il faut changer la Constitution. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne formule, parce que notre Constitution est une Constitution qui s’est adaptée au fil du temps, qui est assez souple, qui peut fonctionner dans des situations très différentes, notamment des situations de cohabitation, qui n’étaient pas du tout prévues en 1958 quand le général de Gaulle était à l’origine de la Constitution. Je ne pense pas qu’il ait imaginé que le président de la République pourrait coexister avec un Premier ministre d’une autre sensibilité politique. Mais ça s’est passé à plusieurs reprises : Balladur et Mitterrand, Jospin et Chirac. Et la Constitution a fonctionné. Elle s’est adaptée.

Je suis assez réservé sur l’idée de revoir complètement le dispositif. D’ailleurs, quand je regarde quelles sont les propositions sur la table pour passer de la Ve à la VIe République, je suis un peu frustré. Il n’y a que deux idées en réalité qui circulent.

La première, c’est de remettre en cause l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Je ne crois pas que les Français y soient prêts. Ils considèrent que c’est l’un des éléments essentiels de leur pouvoir que de choisir eux-mêmes, en direct, le chef de l’État. La deuxième idée, c’est de changer le mode de scrutin et de passer du scrutin majoritaire à deux tours à la proportionnelle. Je serai assez prudent sur ce sujet compte tenu de mon statut, mais je dirais quand même que ça me paraît une fausse solution.

Je suis très frappé, en relisant l’histoire de la Ve République, de découvrir qui en 1958 avait réclamé le passage de la proportionnelle au scrutin majoritaire : ce sont les principaux responsables de la IVe République, Guy Mollet en tête (NDLR : député et président socialiste du Conseil des Ministres). Pourquoi ? Parce que pour eux, l’une des causes de l’instabilité ministérielle de la IVe République, c’était précisément le scrutin proportionnel. Vous voyez, l’histoire est cyclique.

QM. — Certes, mais comment abordez-vous le système bicéphale de gouvernement, avec d’une part le président et d’autre part le Premier ministre ? Au-delà même des anciennes cohabitations, cela peut être remis en cause. Est-ce que vous défendez ce système, ou est-ce que vous pensez qu’il y aurait des modifications à faire à la marge ?

AJ. — C’est un système plus équilibré, plus complexe qu’on ne le pense. L’élection au suffrage universel direct donne au président de la République une sorte de primauté, bien sûr. Mais la Constitution prévoit que c’est le gouvernement qui détermine et conduit la politique de la Nation. Et d’ailleurs, dans la Constitution, il n’y a pas de référence à un domaine réservé qui serait le privilège du président de la République. Donc tout cela est extrêmement souple, et dépend en réalité de la pratique et de la personnalité du président de la République et du Premier ministre. Il y a des périodes où le président de la République s’occupe de tout, et même du reste.

Je ne ferai pas de considérations sur l’actualité immédiate, mais en relisant l’histoire de la Ve République, je vois aussi que Georges Pompidou avait une pratique assez centralisatrice du pouvoir. Certes, Jacques Chaban-Delmas était son Premier ministre, mais il avait une marge de manœuvre relativement limitée. Dans d’autres circonstances, le Premier ministre avait davantage de marge de manœuvre ; moi-même, compte tenu de la relation de confiance que j’avais avec Jacques Chirac, j’avais une assez large marge de manœuvre.

Vous voyez donc que la Constitution permet différents modes de fonctionnement : ou très verticaux, ou plus horizontaux.

QM. — Justement, concernant votre expérience avec le président Chirac et les différentes cohabitations, peut-on faire un parallèle avec la situation actuelle ? Quels enseignements pourrait-on en tirer, même si nous n’avons pas forcément affaire à la même configuration ?

AJ. — Je crois que la situation est totalement différente. Comme je vous ai dit, je serai assez prudent sur le commentaire que je ferai de la situation actuelle. Mais en période de cohabitation, le président et le Premier ministre appartiennent à des familles politiques fondamentalement différentes. Et la majorité parlementaire qui soutient le Premier ministre n’est pas celle du président de la République. Cela amène donc à un mode de fonctionnement tout à fait différent. Aujourd’hui, ce n’est pas le cas : le Premier ministre et, j’allais dire sa majorité, mais plutôt son absence de majorité, ne sont pas en opposition au président de la République. On a plutôt parlé de coexistence que de cohabitation.

Mais je voudrais revenir à la crise de la démocratie représentative, parce que je vous ai donné un peu mon diagnostic. Quelles sont les solutions ? Comment s’en sortir ?  Il y a plusieurs solutions. La première, c’est de redonner davantage la parole au peuple, puisque le peuple veut parler. Ce sont toutes les idées sur le référendum. Ce sont aussi des formules comme les conférences citoyennes, qui permettent de mieux associer le citoyen à l’élaboration de la loi, etc.

La deuxième piste, c’est de rapprocher le lieu où se prennent les décisions du citoyen, c’est-à-dire décentraliser. Car on constate qu’au niveau local, notamment au niveau communal, les maires mettent tous en œuvre des mécanismes de participation qui donnent davantage la parole aux citoyens. Tout bon maire a des conseils de quartier, des collectifs associatifs, des associations de riverains. Et aujourd’hui, au niveau local, une décision n’est acceptée que si elle a été préparée, concertée, parfois même codécidée avec les citoyens.

Évidemment, une ville, ce n’est pas une Nation. Ce qui se passe au niveau d’une ville est difficilement transposable au niveau national, d’où l’idée de redonner peut-être davantage de marge de manœuvre au niveau local. Récemment, un parlementaire, ancien ministre, Éric Woerth, a déposé un rapport proposant de nouvelles initiatives en matière de décentralisation. C’est peut-être une des solutions à cette crise de la démocratie représentative.

QM. — J’aimerais que nous passions dans une seconde partie à l’Europe. Il existe en ce moment une incertitude majeure sur la place de l’Europe dans le monde, avec d’une part la montée en puissance de la Chine, et de l’autre le retour de Trump, personnage haut en couleurs avec ses récentes déclarations sur le Groenland, le protectionnisme, le Panama, etc. Entre deux, on a l’Union européenne, qui semble en pleine crise des fondements. Quelle place devrait-elle acquérir dans le monde dans les années à venir ? Quelles mesures ou réactions seraient nécessaires, voire quelle autonomie stratégique, pour paraphraser notre président ?

AJ. — L’Europe est à la croisée des chemins. Nous ne sauvegarderons pas notre indépendance et notre souveraineté dans un cadre strictement national. Tous les défis que nous avons à relever, le défi climatique, qui n’a pas disparu, même si l’euroscepticisme revient à la mode ; le défi démographique, et les questions migratoires qui y sont liées ; le défi numérique, avec les promesses extraordinaires de l’intelligence artificielle, mais aussi ces menaces tout à fait considérables ; tout cela, nous ne pourrons le gérer qu’au niveau européen.

J’ai été très frappé par une formule utilisée par le président de la République italienne, M. Mattarella, qui n’a pas beaucoup de pouvoir, mais qui est un sage. Il a parlé à propos de l’Europe de « vassalisation heureuse ». (NDLR : un discours très intéressant et peu orthodoxe disponible ici) Ça veut dire quoi ? Ça veut dire qu’aujourd’hui, nous avons le choix. Ou bien nous nous couchons devant Trump : nous choisissons la vassalisation heureuse, on sera tranquille, sans problème ; on acceptera les dictats de ce nouveau président, qui est quand même un peu bizarre. Ou bien nous nous affirmons comme une puissance sur la scène internationale, et nous nous en donnons les moyens. Dans différents domaines, le domaine industriel, le domaine numérique, mais aussi le domaine de la sécurité et de la défense. C’est là la croisée des chemins. Où veut-on aller ? Sur la voie de la servitude volontaire, ou sur la voie de la puissance et de l’indépendance ? Cela appartient à votre génération, peut-être.

QM. — Certainement. Quels atouts l’Union européenne pourrait-elle mettre en avant ? Et surtout, qu’est-ce que la France, au cœur de l’Union, pourrait apporter afin de s’engager sur cette seconde voie, comme vous dites ?

AJ. — On a beaucoup parlé du rapport Draghi, qui met à l’évidence les faiblesses de l’Europe, sa perte de compétitivité, etc. Mais on omet toujours de citer les atouts que le rapport Draghi énumère. L’Europe est un marché unique de 450 millions de consommateurs : c’est une puissance considérable. L’Europe a une monnaie unique, or il y a très peu de zones comparables qui aient une monnaie unique, et c’est la seule monnaie – avec la chinoise peut-être – qui soit capable de garder une relative autonomie par rapport au dollar. L’Europe a des capacités intellectuelles, des richesses patrimoniales tout à fait considérables. Elle a fortement avancé dans bien des domaines.

« L’Europe est à la croisée des chemins. Nous ne sauvegarderons pas notre indépendance et notre souveraineté dans un cadre strictement national. »

Dans le numérique, l’Europe a été capable d’adopter un certain nombre de régulations qui ne plaisent pas à M. Trump. Alors, est-ce qu’on va se coucher, ou est-ce qu’on va les maintenir pour sauvegarder nos libertés ? Vous voyez que l’Europe existe, contrairement à ce qu’on dit.

Elle a des faiblesses, bien sûr. Mais il faut qu’elle rebondisse. Et pour ma part, je suis assez confiant dans sa capacité de rebond. Madame Von der Leyen, présidente de la Commission, vient de proposer une Boussole de la Compétitivité. Il y a la volonté des puissances européennes, des pays européens, de rebondir et d’affirmer leur indépendance et leur autonomie : c’est dans cette direction qu’il faut aller.

Vous me parlez de la France. Historiquement, l’Europe n’a avancé qu’avec ce qu’on appelait le moteur franco-allemand. Malheureusement, le moteur, il crachouille en ce moment. L’Allemagne est dans la situation que vous savez, avec des élections dans deux mois qui vont peut-être mettre les partis d’extrême-droite non pas au pouvoir, je ne pense pas, mais en tout cas en très forte position. Et la France n’est pas dans une situation particulièrement positive. Il faut donc former le vœu que la France et l’Allemagne retrouvent leur capacité d’initiative pour tirer l’Europe un peu plus en avant. De ce point de vue-là, peut-être que Trump est une chance. Beaucoup de pays européens se rendent compte que le parapluie de sécurité américain risque d’être troué dans tous les sens, et que nous aurions peut-être intérêt à nous préoccuper nous-mêmes de notre propre sécurité.

QM. — Une dernière question : pourrait-on concevoir une industrie européenne avec la création de champions ? Le cas d’Airbus est emblématique mais reste assez isolé, notamment du fait des régulations peut-être un peu trop portées sur le libre-échange et l’impératif de concurrence. Est-ce que vous pensez cela possible aujourd’hui, afin d’être compétitif à l’international ?

AJ. — On en a déjà, malheureusement dans les secteurs qui battent de l’aile, si je puis dire, comme la construction automobile, où nous avons des entreprises qui sont parmi les premières du monde, allemandes et aussi françaises. L’Europe a une capacité industrielle, bien sûr. Vous avez cité Airbus, il y a aussi l’espace. On est arrivé à faire une fusée, Ariane 6, qui n’est peut-être pas ce qu’il y a de plus concurrentiel sur le marché, mais qui existe.

L’Europe a ses capacités : il faut changer de politique de la concurrence, et c’est en cours. Nous avons eu trop longtemps une politique de la concurrence qui visait à éviter les positions dominantes sur le marché européen. Ce n’est pas ça le problème aujourd’hui. Il faut des champions européens qui soient capables de se battre sur le marché mondial. Le virage a été pris, et si nous évoluons dans ce sens, je pense que l’Europe dispose de nombreuses capacités, ne seraient-ce qu’intellectuelles. Elle a une jeunesse formidable. Où pique-t-on les spécialistes de la Silicon Valley ? En Europe, il nous faut les garder. Donc si l’Europe redevient attractive, nous avons tous les moyens de relever le défi.

Crédit photo : Bureau des Médias


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