Privatisation de l’enseignement supérieur : le marché de la peur

Qui pourrait imaginer une école dont le but principal est de faire du profit ? C’est pourtant le cas de nombreuses écoles privées qui fleurissent et se développent depuis quelques années, jouant sur les angoisses des lycéens et des parents pour les attirer dans leurs filets. Mathis d’Aquino, en 4e année au sein du Master SPSC, étudie les logiques marchandes et dérives de la privatisation de l’enseignement supérieur.

Tout commence par une balade dans le quartier des Chartrons en 2022. Alors étudiant en 2e année à Sciences Po Bordeaux, Mathis d’Aquino constate un étonnant phénomène : de nombreuses écoles aux noms obscurs apparaissent. Elles intéressent de plus en plus les élèves à qui il donne des cours de soutien. Il décide d’en faire son sujet de mémoire. Mais en choisissant ce sujet, il a ouvert une boîte de Pandore. Celle d’un véritable marché de la peur, dont il s’évertue à lever l’opacité. 

Disséquer le privé

Mathis le précise, il faut distinguer privé et privé. Certaines institutions de l’enseignement privé comme les universités catholiques ou grandes écoles de commerce sont reconnues par l’Etat, et sont présentes sur le marché depuis des dizaines d’années. L’étudiant s’intéresse plutôt à ces écoles privées qui apparaissent en nombre depuis 2018 et proposent une offre de mauvaise qualité pour répondre à la forte demande de certains secteurs. On retrouve majoritairement des écoles privées dans les domaines du commerce et de l’ingénierie, mais elles émergent aussi dans des pôles très concurrentiels comme le droit, la médecine et les sciences politiques. Pour ce qui est de l’enseignement, le niveau de ces écoles privées est très hétérogène et les formations ne font pas l’objet de contrôle et d’évaluation, contrairement au secteur public. Mathis souligne : « Les enseignants dans ces structures, ce ne sont pas des enseignants. Ce sont des spécialistes du secteur, des intervenants. Ils ont le statut d’intermittent du spectacle, je trouve ça très parlant. »

Derrière ces écoles se cachent notamment des Centres de Formation des Apprentis qui captent les fonds publics pour l’apprentissage depuis 2018. Si on fait le calcul, ces écoles privées sans contrats rattachés à des CFA ont capté environ 50 milliards d’euros d’aides. La recherche de profit est bien leur objectif, ces écoles étant également souvent associées à des sociétés qui ont donc des actionnaires rémunérés par des dividendes. Mathis me parle de Galileo, fer de lance de l’enseignement supérieur privé en France et associé à des fonds de pension américain qui demandent de la rentabilité. Car oui, le leader mondial de l’enseignement privé est français. « Son président se croit investi d’une mission divine de révolution de l’éducation. Mais ce sont des structures à but lucratives. Et la recherche de lucrativité empêche de penser à la qualité de l’enseignement », m’explique Mathis. Dans les faits, ces écoles ne sont pas destinées à une longue vie. Les structures achètent une école, en récupèrent tous les fonds et la revendent au bout de quelques années.

Alors comment faire le tri dans le marché du privé ? Le critère du diplôme est important : les écoles reconnues par l’enseignement supérieur ont un losange où est indiqué la mention « diplôme conférant un grade de licence ». Mathis note plusieurs critères qui doivent inviter à la vigilance. Se méfier des écoles présentes depuis seulement 4-5 ans, qui se font principalement connaître via la pub (les écoles ayant des diplômes reconnus n’en ont pas besoin), et qui offrent des formations ultra-spécialisées (jeu vidéo, communication digitale, école de droit du vin…).

Un bachelor, pas une licence ?

Les formations que proposent ces écoles privées sans contrat sont des bachelors et non des licences. La licence est une formation contrôlée par l’Etat, qui fait l’objet de procédures. Au contraire, le terme de bachelor n’est pas réglementé, on peut créer un bachelor sans difficultés. « C’est plus facile d’ouvrir une école privée qu’une boulangerie ! » s’insurge Mathis. La même distinction, plus opaque encore, existe entre Master et mastère. Pourtant, cette distinction importante souvent méconnue permet aux écoles fraîchement sorties du four de se présenter comme des formations équivalentes aux licences.

« Ce sont des structures à but lucratives. Et la recherche de lucrativité empêche de penser à la qualité de l’enseignement. »

En réponse, le gouvernement crée des labels. Ceux-ci sont censés faire le tri, créer des barrières à l’entrée et empêcher que les écoles aux pratiques abusives, voire illégales, perdurent. Mathis est critique de ce système. Il en décompte une vingtaine, une véritable « jungle des labels ». Pour lui, la multiplication de ces labels est non seulement une réponse inefficace, mais surtout le témoin d’un gouvernement démuni face à la privatisation. « C’est pas un marché de poulet, on parle d’un marché à plusieurs milliards d’euros ! ». Plutôt que dissiper les confusions, ces labels semblent plutôt faire peser la responsabilité du choix sur des familles parfois désemparées face à la multitude de formations du supérieur en France. « Mettre en place un nouveau label c’est dire aux familles que s’ils vont dans des formations qui n’en ont pas, c’est leur problème. »

Le salon étudiant, terrain de chasse du privé

Peu connues et pas reconnues, ces écoles privées doivent mettre en place des stratégies pour attirer les élèves. Bien qu’elles le puissent, ces formations à but lucratif ne sont pas sur Parcoursup. Elles ont au contraire fait de cette absence un argument de vente en jouant sur une rhétorique anti-Parcoursup. En allant à la rencontre des étudiants, Mathis constate le climat d’anxiété autour de Parcoursup qui s’installe dès la seconde. Pour capter ces élèves-là, l’idée est donc simple : jouer sur la mauvaise presse de la plateforme pour les convaincre de se tourner plutôt vers cette alternative, au processus de recrutement plus humain, avec des délais de candidatures plus flexibles. Les formations privées n’hésitent pas non plus à taper sur l’université, donnant l’image du public comme d’un endroit où l’on échoue.

Pour se vendre, ces écoles privées sans contrat investissent aussi sur les salons étudiants. Mathis s’est de nombreuses fois rendu à ces événements, qui sont eux-mêmes organisés par des groupes privés lucratifs. Il y a constaté une surreprésentation du privé, qui paient des stands pour être visible. Il me raconte notamment son expérience avec l’HEIP Bordeaux, école privée de sciences politiques. « Ils m’ont dit « on fait de la science po à Bordeaux ». Cette tournure de phrase crée de la confusion. J’ai parlé à des familles qui étaient persuadées que cette école était Sciences Po Bordeaux ». La confusion est accentuée par une dénomination parfois mensongère, certaines écoles privées étant classées comme universités dans ces salons.

Et les étudiants ?

Ces formations privées concentrent déjà des dizaines de milliers d’étudiants. Mathis constate un véritable flou de communication autour de l’avenir de leurs étudiants. « Les chiffres des brochures sont souvent inventés. On met 96% de taux d’insertion professionnelle parce que le concurrent a mis 95%. Et puis il faut voir dans quel secteur tu travailles ensuite. Si tu étudies dans le luxe et qu’au final tu travailles à McDo… ». Ayant interpellé plusieurs fois les écoles pour obtenir leurs chiffres, il n’a jamais obtenu gain de cause. 

Pour ces étudiants issus du privé, la poursuite d’études est difficile, voire impossible. Les responsables du recrutement dans les universités jugent que les dossiers d’écoles privées n’ont pas les qualités requises. Mathis me parle d’Anissa, une jeune femme dont les parents ouvrier et femme de ménage se sont démenés pour lui payer une formation dans un institut de luxe. « On lui avait fait miroiter des salaires à plusieurs chiffres, et au final son école a fermé ». La jeune femme a fini par faire une tentative de suicide. Pour lui, cet exemple est révélateur du danger des écoles privées à but lucratif qui vendent du rêve, puis laissent les étudiants endettés, sans possibilité de se réorienter.

« Si on coupe les finances à l’université, elles réduisent leur offre de formation. (…) Et comme la Fac n’a plus de sous, elle le dit, et ça renvoie l’image que la Fac fait faillite. »

Un lent réveil du débat public

Difficile de ne pas être étonné.e par la disproportion entre l’attention portée à ce sujet et son impact sur la société. À l’échelle mondiale, le marché du privé représente des dizaines de milliards d’euros. En France, on parle d’un marché qui vaut entre 5 et 6 milliards d’euros, d’écoles dont le business model repose sur la captation de fonds publics et des frais de scolarité de plusieurs milliers de dollars.

Ceux qui monopolisent le débat sur ce sujet sont ceux qui en bénéficient. Les acteurs du milieu défendent ces formations au nom de la liberté d’entreprendre, d’enseignement, de choisir son école. Face à cela, Mathis se démène. Il entend créer un débat public autour du bienfondé de ces établissements, de leurs pratiques internes et de leurs modes de financement. Il documente des pratiques abusives, veut les faire connaître, est invité dans la presse pour créer un débat public. Mais, selon ses mots, « le sujet emmerde ». Avec un sourire amusé, Mathis me raconte une anecdote. « J’ai reçu un mail miteux, d’une adresse mail créée pour l’occasion, qui disait que si je continuais à dénigrer ces formations j’aurai un procès pour diffamation, que j’attends toujours. Ils ont dû se dire « c’est un étudiant facilement intimidable, on va le calmer ». Et je ne suis pas le seul à en avoir reçu ».

La situation est inquiétante, et les récentes coupes du budget du public ne feront qu’encourager le développement du secteur privé. « Si on coupe les finances à l’université, elles réduisent leur offre de formation. Mais il y a toujours autant de demandeurs, donc ils se tournent vers le privé. Et comme la Fac n’a plus de sous, elle le dit, et ça renvoie l’image que la Fac fait faillite ».

Illustration : Morgane Perrier
Crédit photo couverture : Café pédagogique


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