Un an après sa libération, Fariba Adelkhah est venue parler de son expérience devant les étudiant·e·s, dans le cadre des Rencontres Sciences Po/Sud Ouest.
« J’ai passé quatre ans et demi à prouver devant le parlement iranien l’utilité de la recherche et sa raison d’être. » La recherche : une vocation essentielle, qui a privé Fariba Adelkhah de sa liberté. Née à Téhéran en 1959, elle arrive en France en 1977 afin d’étudier la sociologie et l’anthropologie, à l’université de Strasbourg et à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). En 1993, elle entre au Centre de Recherches Internationales (CERI) de l’IEP de Paris avant d’en devenir la directrice, 11 ans plus tard. Spécialiste reconnue de l’Iran postrévolutionnaire et du chiisme, elle reçoit en 2020 le Prix Irène Joliot-Curie de la Femme Scientifique de l’année et est faite docteur Honoris Causa de l’Université de Genève. Elle écrit plusieurs ouvrages, tels que La Révolution sous le voile puis Femmes islamiques d’Iran (1991), ou encore Être moderne en Iran (1998).
Mais tout bascule en juin 2019 : alors qu’elle est en Iran dans le cadre de ses recherches, Fariba Adelkhah est accusée d’espionnage et arrêtée par le gouvernement iranien avec Roland Marchal, également chercheur au CERI. Malgré une grève de la faim qui durera 49 jours, elle est condamnée à une peine de cinq ans de prison en mai 2020 pour « collusion en vue d’attenter à la sûreté nationale » et « propagande contre le système politique de la République islamique ».
Si Roland Marchal est libéré en mars 2020, Fariba Adelkhah reste incarcérée dans la prison d’Evin à Téhéran jusqu’en octobre 2020, date à laquelle elle est assignée à résidence. De nouveau incarcérée entre octobre 2022 et février 2023, elle est finalement libérée et reviendra en France six mois plus tard.
Lors de l’entretien, Fariba Adelkhah a d’abord évoqué ses origines : issue de la classe moyenne du Khorassan (région frontalière de l’Afghanistan), elle est la seule femme de sa famille à mener des études supérieures. Si son père était responsable de cartographie dans un ministère, sa mère n’avait bénéficié que de quelques années d’éducation primaire. Son départ en France a été en partie motivé par une volonté de s’émanciper de ses parents et de son village : « je voulais marquer une rupture », confie-t-elle aux étudiant·e·s. Parmi ses principales inspirations, on peut noter Simone de Beauvoir, dont la pensée a marqué sa jeunesse. D’autres figures l’ont influencée, à l’instar de Pierre Erny, professeur ethnologue à l’université de Strasbourg, qu’elle a connu étudiante, ou de Jean-Pierre Digard, ethnologue et anthropologue rencontré à l’EHESS.
De son arrestation, elle garde un souvenir douloureux : « C’est un traumatisme, vous ne vous faites plus confiance et vous ne faites plus confiance aux autres. » Si elle dit n’avoir pas subi de violence durant son incarcération, elle témoigne de tensions entre codétenues. Elle-même dit ne pas « être fière d’[elle], en prison ».
Le plus dur, évoque-t-elle, n’a pas été la privation de sa liberté mais l’incertitude de savoir si, et quand, elle lui serait rendue : « Tous les jours, toutes les heures, sont vécus dans une attente interminable. […] Quand vous ne savez pas quand ça prend fin, c’est infernal . » Une expérience marquante, qui l’a profondément changée : « Il y a Fariba Adelkhah avant, et après 2019. »
« Je n’avais pas envie de me limiter à ce que le pouvoir voulait faire de moi. »
Néanmoins, elle a réussi à garder espoir grâce à la lecture et à la recherche, qui lui ont permis de reprendre le dessus sur sa situation : « Ce qui m’a sauvée, c’est la lecture […] C’était ma seule façon de survivre, je transformais mes interrogatoires avec mes geôliers en véritables objets d’étude. […] Je n’avais pas envie de me limiter à ce que le pouvoir voulait faire de moi. »
L’annonce de sa libération, le 10 février 2023, ne s’est pas révélée être la délivrance espérée : n’étant pas acquittée mais graciée, son innocence ne sera jamais proclamée. D’abord interdite de sortie du territoire, elle retrouve en octobre son bureau au CERI : « J’ai retrouvé ce pour quoi je me battais […] Le plus dur, c’était d’être privée de mon métier. » De son expérience carcérale sortira son dernier ouvrage, Prisonnière à Téhéran (2024), qu’elle dit avoir écrit avant tout pour les étudiant·e·s : « je l’ai fait pour vous », affirme-t-elle avec conviction. Pourtant, ce dernier a suscité des controverses dans le milieu de la recherche, qui lui a reproché de minimiser les agissements du gouvernement iranien. Une critique qui l’a profondément affectée : « Le plus dur pour moi c’est qu’on me reproche ce qu’on me reprochait en Iran. […] J’ai le droit d’écrire sur mon expérience. »
Au-delà de son incarcération, la chercheuse a évoqué la Révolution iranienne de 1979, qui a fait naître la République islamique. Cette dernière, qui se définit par son anti-impérialisme, anti-monarchisme, et anti-traditionalisme, a cependant omis la cause des femmes dans sa lutte : « On montrait les femmes, mais on parlait des autres. » Lorsqu’est mentionné le mouvement « Femmes, Vie, Liberté », créé suite à la mort de Jina Mahsa Amini, elle témoigne de son importance, certes moindre face à celle de 1979. Elle concède que ce dernier a même participé à sa libération : « Si je suis libre, c’est grâce à [lui]. »
Fariba Adelkhah a clos cet échange en rappelant à quel point la recherche est essentielle : « C’est la condition d’écrire l’Histoire. C’est la garantie du pluralisme, c’est le fondement même de la liberté. »
Prise de son : Anaé BALISTA
Rédaction : Janelle MARTIN
Crédit photo : Guillaume BONNEAUD (SUD OUEST)


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