Hala Gharib : « On est en train de vivre la Nakba, d’une autre manière »

Au Proche-Orient, la guerre reprend de plus belle tandis que l’armée israélienne brise le cessez-le-feu, entamant une nouvelle phase sanglante dans son plan d’annexion de la bande de Gaza, désormais ouvertement affiché dans les discours politiques. L’InsPo se tourne vers le Sud-Liban, autre front quelque peu délaissé par les médias, et s’entretient avec Hala Gharib, professeure d’économie à Sciences Po Bordeaux. Originaire de la région, elle nous livre un témoignage poignant sur la situation actuelle et son histoire.

Rappel chronologique dépliant à l’usage du lecteur (ndlr.)
  • 1975-1990 : Première guerre du Liban. Guerre civile causée par des dissensions religieuses. Entre 150 000 et 250 000 morts. Ingérences militaires syriennes, iraniennes et israéliennes sur le territoire libanais.
  • 1985-2000 : Guerre du Sud-Liban. Principalement entre Israël et le Hezbollah. Occupation israélienne du Sud. Se solde par la victoire du Hezbollah et le retrait israélien.
  • Juillet 2006 : Seconde guerre du Liban. Invasion du Liban par l’armée israélienne suite à une attaque du Hezbollah à la frontière. Un millier de civils libanais tués. L’ONU impose un cessez-le-feu et une mission de Casques Bleus, la FINUL. L’armée israélienne se maintient au Sud.
  • Depuis 2019 : Crise bancaire libanaise. Résulte de la conjonction d’une pénurie de liquidités, de catastrophes (port de Beyrouth) et de sanctions (États-Unis c/ Hezbollah). Dévaluation brutale de la livre libanaise, crise économique dévastatrice.
  • 4 août 2020 : Explosion du port de Beyrouth. Des tonnes de nitrate d’ammonium explosent, provoquant des dégâts humains et matériels considérables sur la capitale. Plus de 200 morts et 6 000 blessés. Enquête judiciaire imprécise, au grand dam de la société civile.
  • 8 octobre 2023 : Guerre Israël-Hezbollah. En parallèle de la guerre Israël-Hamas à Gaza, des affrontements frontaliers escaladent. Invasion israélienne du Liban. Bombardements répétés, notamment sur le Sud-Liban et Beyrouth. Déplacements forcés massifs. Plusieurs milliers de civils tués.
  • 27 novembre 2024 : Accord de cessez-le-feu. N’est que partiellement respecté par Israël, poursuite de l’occupation du Sud-Liban et des bombardements.
  • Depuis mars 2025 : Reprise/intensification des hostilités. En parallèle de la violation du cessez-le-feu à Gaza, reprise/intensification des frappes aériennes et des mouvements terrestres.

QUENTIN MACHADO. – Est-ce que vous pourriez vous présenter rapidement ?

HALA GHARIB. – Je m’appelle Hala Gharib et je suis Libanaise, originaire du Sud. Je suis venue ici pour le travail après la crise économique qui a eu lieu au Liban. J’avais déjà fait mon master 2 à Limoges, en banque, risques et marché. J’ai continué mes études supérieures au Liban et j’ai commencé à enseigner. Je suis venue en France car j’ai fait au Liban des études francophones et car, depuis petite, j’ai un amour particulier pour la France.

QM. – Il y a, en ce moment même, à nouveau la guerre dans les villages du Sud-Liban. Comment parvenez-vous à gérer la situation sur le plan personnel, à appréhender tout cela tout en étant en France, loin de votre pays ?

HG. – Je vais vous expliquer la situation. Je suis née dans une famille déplacée à Beyrouth, en 1987, en pleine guerre civile. Mon village était sous occupation israélienne, et mon papa n’avait pas le droit d’en partir. On n’était pas comme une famille normale, qui pouvait prendre la voiture et partir au village pour y passer le week-end. Pour partir dans le Sud afin de voir mes grands-parents restés là-bas, on était obligés de prendre une permission. Ce n’était pas libre, l’accès n’était pas du tout facile. Malgré tout, j’ai grandi avec… C’était très dangereux quand on y allait. Je ne pouvais pas me balader comme je voulais. Mais ça m’a donné beaucoup d’amour et d’attachement à mon village.

Mon village, près de la frontière, a une situation un peu particulière. Il est très connu car il y avait un centre de détention où ils mettaient les femmes et les hommes qui ne voulaient pas travailler avec eux, mais aussi les rebelles, les résistants. Les jeunes garçons fuyaient le Sud, car ils ne voulaient pas travailler avec les Israéliens. J’ai grandi avec cette situation jusqu’en 2000, année de la libération du Sud. A partir de ce moment, nous avons pu retourner au village pour y passer les vacances avec tout le monde, et surtout mon papa. Mais nous avons continué d’habiter à Beyrouth par la suite, car il y avait là-bas la famille de ma mère.

Quand je suis arrivée en France en 2022, je n’ai pas pu rentrer au Liban pendant l’été de ma première année. J’avais décidé d’y aller pendant les vacances d’octobre 2023. Mais dès le 7 octobre, avec le déclenchement de la guerre, les vols ont commencé à être annulés les uns après les autres. Seul Turkish Airlines assurait encore quelques liaisons, mais elles étaient très limitées. C’était très stressant de penser à partir avec le risque d’être bloquée là-bas.

Malgré tout, j’ai pris la décision d’y aller. Mon avion était le seul vol à atterrir à Beyrouth à ce moment-là. J’ai pu voir ma famille, mais c’était très dur de devoir les laisser après. Le retour en France a été extrêmement difficile. J’avais cette question en tête : est-ce que je vais avoir la chance de les revoir encore une fois ? Ce retour a été très, très douloureux pour moi.

La guerre s’intensifiait progressivement. Pendant ce temps, je préparais le dépôt de mon manuscrit et ma soutenance de thèse. C’était une période très stressante. Je me demandais sans cesse : est-ce que je vais réussir à soutenir ma thèse dans ces conditions ? Est-ce qu’il va se passer quelque chose qui m’en empêchera ? Mais je suis restée concentrée.

La soutenance était prévue en été, au mois de juillet 2024. Au début de mon séjour au Liban, les quinze premiers jours étaient relativement calmes, même si la situation restait tendue, surtout dans le Sud. Le jour même de ma soutenance, une explosion très forte a eu lieu. Après cela, il n’était plus possible de sortir ou de laisser quelqu’un seul à la maison. On sortait tous ensemble, on revenait tous ensemble – comme si, inconsciemment, on s’était dit qu’il valait mieux mourir tous ensemble plutôt que d’être séparés. C’est à ce moment-là qu’on a commencé à penser à un plan B : si quelque chose se passait, où partir ? que faire ? Nous étions à Beyrouth, mais tout devenait incertain.

« Est-ce que je vais avoir la chance de les revoir encore une fois ? (…) Inconsciemment, on s’était dit qu’il valait mieux mourir tous ensemble plutôt que d’être séparés. »

Durant la première phase de la guerre, seul le Sud était touché. On avait demandé à toute ma famille de quitter le Sud et de venir à Beyrouth. Ils ont dû quitter leur travail, et subir un déplacement forcé. Ils n’avaient pas droit à une vraie vie. Mais personne n’a pensé que ça allait durer très longtemps, pas plus qu’un an. Revenir était difficile : ce n’était pas interdit officiellement, l’armée libanaise déconseillait de se rendre dans ces villages frontaliers. Et si jamais il fallait y aller, c’était seulement pendant certaines périodes, pour une demi-heure maximum, juste le temps de récupérer ce dont on avait besoin, comme des vêtements, des papiers officiels. De temps en temps, mes oncles allaient rapidement au village pour vérifier qu’il n’y avait pas eu de vol, et ils repartaient. Mais il y avait des attaques, la situation était tendue. J’étais très stressée depuis la France, je demandais toujours à mes oncles de ne pas partir.

On est en train de vivre la Nakba, d’une autre manière. C’est le même sentiment, surtout lorsqu’on voit ce qui se passe en Palestine. Un jour, ils ont tué un journaliste de mon village qui travaillait pour la BBC. Il était très jeune. Et j’ai dit à ma maman, je n’ai jamais rencontré cette personne-là, mais il y a dans mon village des gens qui ont du talent, qui ont un bon poste ; et c’est horrible de tuer un journaliste, qui en plus ne travaille pour aucun parti politique.

C’est là que j’ai commencé à sentir que non, personne n’était à l’abri de ce danger-là. On était tous touchés, et je ne dormais pas. C’est comme si je vivais deux vies. Une vie ici, qui doit continuer ; et une vie au Liban, où on ne dort pas de la nuit. Je ne sais pas comment j’ai géré. Je venais donner cours, j’essayais de ne pas transmettre ma situation à mes collègues, qui étaient en train de finir leur thèse. Puis je revenais chez moi, je regardais les nouvelles du Sud et de Beyrouth.

Après mon retour du Liban, il était très difficile de reprendre le rythme de la vie universitaire ici en France. La situation là-bas s’était fortement dégradée. Tout s’est aggravé après ce qu’on appelle l’événement des « bipeurs » — une attaque soudaine et très violente — suivie par un déplacement massif de populations. On n’y comprenait rien, les gens étaient en train de tomber par terre, partout, dans les supermarchés, en ville… Il y avait des ambulances dans tout Beyrouth, les hôpitaux étaient pleins. Les gens ont fui en laissant toutes leurs affaires derrière eux. En l’espace d’une journée, tout a basculé. Les rues étaient pleines de familles bloquées pendant plus de 48 heures.

Il n’y avait plus de réseau, plus de moyen de communication. J’essayais de suivre les nouvelles comme je pouvais, de comprendre ce qui s’était vraiment passé, de savoir si mes proches allaient bien. J’ai perdu le contact avec beaucoup de gens. Ici, depuis la France, je passais mes journées à chercher des nouvelles, à essayer de trouver un signe de vie d’une personne familière, un message, n’importe quoi.

Le plus difficile, c’est que beaucoup de gens se sont retrouvés bloqués dans les rues, déplacés sans qu’on sache où ils étaient. Les gens s’étaient réfugiés dans des endroits différents, et on ne savait plus où chercher, qui appeler, comment avoir des nouvelles. C’était une période de grande détresse, d’impuissance, et d’angoisse permanente.

« Le plus dur, en France, c’est cette sensation de culpabilité qui t’accompagne toujours. C’est si fatigant… De se sentir en sécurité, mais de savoir que les autres ne le sont pas. »

Les frappes avaient souvent lieu la nuit. J’étais obligée de suivre les informations en temps réel, nuit après nuit. Je ne dormais presque pas. J’allais au travail sans avoir dormi, juste pour être sûre de savoir où les frappes avaient eu lieu. C’était un sommeil très fragmenté, j’ouvrais les yeux plusieurs fois par nuit en me disant : « D’accord, la frappe était là, ouf, ce n’est pas trop près. » Et le lendemain, je reprenais la journée, mais toujours dans l’attente – qu’est-ce qui va se passer ? Est-ce que la situation va encore empirer ? Est-ce qu’on va réussir à avoir des nouvelles ? La vie normale avait complètement disparu.

Le plus dur, en France, c’est cette sensation de culpabilité qui t’accompagne toujours. C’est si fatigant… De se sentir en sécurité, mais de savoir que les autres ne le sont pas. Voir les nouvelles des bombardements était très dur, le soir. Pour tout vous dire, si je suis tellement touchée, c’est parce que j’ai déjà vécu cette situation sur place en 2006. Je sais ce qu’est une guerre. Ça reste dans la mémoire. J’avais 18 ans cette année-là, je voulais rentrer à l’université. On a été déplacés au nord du Liban. Et à la fin de la guerre, lorsque nous sommes rentrés au village, il était complètement détruit. Les premiers jours, toute la famille a dormi dans la même pièce, sans plus de fenêtres, dans ce qu’il restait. Il n’y avait pas d’eau, pas d’électricité, rien. On a dû tout reconstruire. Je sais très bien l’effort, le temps que ça prend. Mais je suis très attachée à la maison. Pour moi, c’est la stabilité. Et le village est à nouveau sous la guerre…

QM. – Vous êtes retournée au Liban, pas plus tard qu’au mois de février dernier, et vous avez retrouvé votre village en ruines. Votre village a été sous la guerre plusieurs fois : on pourrait se dire, pourquoi retourner au village ? Pourquoi ne pas s’installer ailleurs ? Au fond, qu’est-ce qui vous pousse à revenir à chaque fois ?

HG. – J’ai ce sentiment d’appartenance qui reste, même lorsque je suis loin du pays. Il y a un proverbe en arabe qui dit que celui qui n’est pas loyal envers sa terre ou son origine ne peut être loyal envers personne. C’est une question de principe, de valeur même, ce qui est pour moi très important. Ce que je regrette, c’est que ces dernières années, je n’ai pas passé beaucoup de temps dans mon village. J’étais préoccupée par mon travail. Il y a trois ans, avant de partir pour la France, j’ai visité une dernière fois mon village. Il était très beau, mais je n’ai pas pu en profiter, car j’étais occupée à postuler, j’étais très ambitieuse, j’étais en train d’investir dans ma carrière, dans mon avenir. Et je regrette, je ne savais pas que je ne reverrai pas mon village.

« Nous ne devrions pas leur laisser le village. Laisser le village, c’est laisser le pays, laisser la patrie. »

Lorsque je suis rentré dans mon village, la majorité avait été détruite, et l’entrée dans le village n’a été autorisée qu’un moment après le cessez-le-feu [en novembre 2024, ndlr.]. Il y a certainement eu des bombardements qui se sont poursuivis entre temps, ce qui souligne selon moi que les accords n’ont pas été respectés, et que les combats étaient extrêmement intenses. Seules quelques maisons n’étaient pas détruites. Dans celle de ma famille, tout a été saccagé par l’armée israélienne. C’était très triste à voir.

Je trouve que même si les étrangers aiment beaucoup venir visiter et occuper notre pays, nous ne devrions pas leur laisser le village. Laisser le village, c’est laisser le pays, laisser la patrie. Et ça me gêne beaucoup. Je vis dans une région très riche, très belle, je suis attachée aux autres, attachée à mon pays.

QM. – Est-ce la solidarité nationale qui fait que le peuple libanais tient malgré tout ? Comment cela est-il possible dans un pays où la structure de gouvernement tient sur un équilibre entre les différentes confessions ?

HG. – Lorsque j’étais en France, le plus choquant, ça a vraiment été les bipers. Ce jour-là, j’étais au bureau, et j’ai reçu un message de ma sœur : « On va bien. On est à la maison ». Et moi, je n’ai rien compris, j’étais en train de donner cours. Deux heures plus tard, j’ai regardé les nouvelles. Ça a été un choc. Mais ce qui m’a marquée, c’est la solidarité entre les Libanais pendant la guerre. Dans certaines régions du Liban, malgré les différences religieuses et les divergences politiques, les gens ont fait preuve d’une vraie empathie les uns envers les autres. C’est justement cette solidarité, spontanée et humaine, qui rend les choses plus difficiles pour ceux qui cherchent à nous diviser.

Malheureusement, les politiciens, eux, continuent à alimenter les divisions, notamment à travers le système des circonscriptions confessionnelles. C’est un système politique fondé sur le sectarisme, où chaque minorité confessionnelle se dit être en danger, et où chaque groupe dit vouloir préserver sa position en tant que composante essentielle de la société libanaise.

Mais moi, j’aime beaucoup la diversité. Je me sens très à l’aise, je suis très contente d’être libanaise. Au Liban, on a des amis de toutes les religions, on a une très bonne relation ensemble quand on ne parle pas de politique entre nous, et c’est une vraie richesse. Et ça me fait mal au cœur de perdre cette variété. Car après chaque crise, les gens sont de plus en plus solidaires, mais au sein de leur religion uniquement. Certains disent : nous les chrétiens sommes en danger… non, les sunnites sont en danger… et puis les chiites… Mais non, nous sommes tous ensemble en danger. Au Liban, le pouvoir est distribué selon la confession et selon les partis politiques, et non pas selon le peuple entier. Pourtant, il y a certains couples au Liban qui sont mariés ensemble, des chiites et des sunnites, des chrétiens et des musulmans… Les gens aiment vivre ensemble. Mais cette peur, cette peur que telle ou telle communauté est en danger, ça les éloigne.

« Je suis très contente d’être libanaise. Au Liban, on a des amis de toutes les religions, et c’est une vraie richesse. »

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté le pays. Moi, je cherche toujours la liberté. En tant que femme par exemple, je cherche la liberté, contre les coutumes de la société traditionnelle. Je voulais continuer mes études supérieures et non pas, par exemple, me marier à 18 ans… Mais il y a des limites à cette liberté. Au Liban, je n’ai pas réussi à avoir un poste stable, malgré le fait que j’aie enseigné durant des années à l’université, que j’aie travaillé comme senior economist et statisticienne pour le programme de développement des Nations Unies, dans un projet avec les réfugiés syriens. J’ai beaucoup investi, j’en ai oublié ma vie personnelle, et malgré cela, je n’ai pas réussi à obtenir un poste fixe. Et avec la crise économique, on était mal payés…

Lorsque je travaillais au Liban, je ne voulais pas garder la religion sur ma carte d’identité. Je refusais qu’ils m’embauchent en fonction de ma religion. J’ai postulé plusieurs fois comme chercheuse au ministère de l’agriculture, et malgré un master au Liban et un master en France, je n’ai pas été retenue. Le système de quotas confessionnels et de partage communautaire du pouvoir, répliqué pour les postes politiques, constitue un véritable obstacle au développement et à la stabilité du pays. Pour que chacun ait un poste, c’est difficile ; le recrutement sur compétences est très limité. La structure politique cherche toujours à conserver l’équilibre entre les confessions, à satisfaire tous les partis politiques, pour que la situation n’explose pas, que la guerre civile ne revienne pas.

QM. – Comment vivez-vous le fait que les Israéliens aient pu occuper le Sud-Liban plusieurs fois, sans vraiment de sanction ou de réaction ferme de la part de la communauté internationale ? En tant que Français, je trouve le traitement médiatique très injuste. On parle beaucoup d’Israël, mais très peu du Liban ou de la Palestine… Que ressentez-vous ?

HG. – Je me suis renfermée sur moi-même, toute l’année. Ça m’a beaucoup impactée, même au niveau du travail, j’étais comme une machine. Je n’en pouvais plus, de ce sentiment d’impuissance. Je sentais que toutes ces valeurs-là de liberté n’existaient pas. Je me sentais au bord de l’implosion. Ici, on parle de liberté, mais où est-elle pour le Liban ? Je consultais les médias libanais pour être au courant de l’évolution de la situation, à chaque instant. Et lorsque je demandais aux autres ce qu’ils en pensaient, en France, ils n’étaient pas au courant. Ça m’a beaucoup énervée.

« Je n’en pouvais plus, de ce sentiment d’impuissance. Je sentais que toutes ces valeurs-là de liberté n’existaient pas. »

En effet, l’information est inégale, même par rapport au Liban. Si je parviens à parler ici avec un Français, il me parle de l’explosion du port de Beyrouth en 2020 – que j’ai vécue et qui était très dure – et il me montre son soutien, qui est très apprécié. Mais aucun ne parle du Sud, comme si c’était tabou. Au Liban, c’est pareil : lorsque j’ai été déplacée en 2006, au Nord, ils continuaient leur vie normalement. Parfois, si vous discutez un Libanais qui n’a pas vécu ce que j’ai vécu, il s’en fout, il ne comprend pas. Peut-être que c’est dans leur mentalité, qu’ils veulent vivre seulement, vivre pour vivre. Mais on ne vit pas sur une petite île, on ne peut pas se détacher de son entourage comme ça.

QM. – C’est assez terrible à dire, mais peut-être se disent-ils que l’occupation a duré si longtemps qu’elle est devenue normale ? Je repense lorsque vous m’avez dit, l’autre jour, qu’il ne faut pas lâcher la terre, qu’il faut toujours revenir à la terre, sinon quoi on perd une partie du pays.

HG. – C’est exactement ce qui est dangereux : la normalisation. Oublier les causes [de l’occupation], oublier les gens qui ont perdu de la famille. C’est très dur, c’est profondément injuste.

QM. – Dans l’actualité, on entend souvent parler du Hezbollah. Comment est-il perçu au Liban ? Comme un mouvement de résistance ? Comme une force de déstabilisation ?

HG. – Au départ, il y avait plusieurs mouvements de résistances. Mais le seul qui ait pu se développer, c’est le Hezbollah. Ce qui est un peu inquiétant pour les Libanais, c’est que le Hezbollah devienne un État à l’intérieur de l’État, qu’il ait fait des alliances avec d’autres pays pour renforcer sa structure.

Le Hezbollah dit qu’il fait cela pour pouvoir défendre le territoire. Pendant la crise économique, avec la chute de la monnaie, le salaire d’un soldat est tombé à moins de 100 dollars. L’armée libanaise n’avait ni les moyens, ni l’aide internationale pour leur fournir des armes. Tout au long de ma vie, je n’ai jamais constaté de réelle volonté de renforcer le rôle de l’armée libanaise à travers son armement, ce qui serait pourtant essentiel pour affirmer, protéger et consolider la souveraineté nationale.

Donc le Hezbollah s’est développé, en se présentant comme une alternative à l’armée, qui n’a pas réussi à libérer le Sud. Le problème, c’est que toutes les confessions ont peur pour elles-mêmes. Ce n’est pas tant un mouvement de résistance qui les inquiète. Elles ne veulent pas qu’une partie soit plus puissante qu’une autre, qu’une partie soit armée. Et chaque partie du pays semble soutenue par un pays extérieur.

QM. – Quel parallèle faites-vous avec les habitants de Gaza ? Le peuple libanais peut-il se mobiliser contre la guerre, ou n’y a-t-il vraiment rien à faire ?

HG. – Les Israéliens sont en train de décider du départ définitif des résidents de Gaza. Peut-être qu’au Sud-Liban, ce sera bientôt à notre tour. C’est ce qui m’inquiète dans le projet. Je ne vois pas seulement les choses qu’au Liban, j’essaie d’apprendre de l’expérience des autres. C’est une émigration forcée. Au début, tous les Palestiniens sont partis avec la clé de la maison au cas où. Ils ont pensé qu’ils allaient revenir. C’est ça notre futur ? Il ne faut pas vider les pays de leur peuple.

Non, on est impuissants… Le peuple libanais est étouffé par la crise économique depuis 2019, et même avant. C’est déjà énorme, mais nous avons supporté cette période-là. Et puis le retour de la guerre, l’interdiction de rentrer… On est une fois de plus au bord de l’occupation, les forces ennemies tiennent déjà plusieurs points dans le Sud. On n’a aucune liberté.

« Peut-être qu’au Sud-Liban, ce sera bientôt à notre tour. (…) C’est ça, notre futur ? Il ne faut pas vider les pays de leur peuple. »

QM. – Merci infiniment pour votre témoignage. En conclusion, si vous deviez passer un message aux étudiants qui nous lisent, qu’est-ce que vous leur diriez ?

HG. – Ne quittez jamais votre territoire, il faut toujours faire preuve de fidélité et d’amour envers son pays. Le territoire représente l’identité et les souvenirs. Ça fait trois ans que je suis ici à Bordeaux : je sens maintenant que c’est mon second village, ma deuxième famille. Pour cette raison, je veux dire aux étudiants de profiter de chaque moment dans votre pays, dans votre village, et avec votre famille. Et surtout, il faut pouvoir vivre avec dignité. C’est ce qui compte le plus.

Photographies : Hala Gharib. Sud-Liban, février 2025.


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