Les coûts se multiplient pour les musées français, qui ont de plus en plus recours aux financements privés.
Le 28 janvier dernier, Emmanuel Macron annonçait un vaste plan de refonte du musée du Louvre, à hauteur de 700 à 800 millions d’euros sur dix ans. Le 10 mars, les collections permanentes du Centre Pompidou fermaient pour cinq ans, le temps de désamianter et réaménager le musée. Les travaux de rénovation se multiplient dans les musées français, ce qui pose la question de leur financement, alors même que selon le gouvernement la dette française n’a jamais été aussi élevée.
Emmanuel Macron a assuré que la rénovation du Louvre serait financée sans aucune aide publique, grâce aux ressources propres du musée, à la licence Louvre Abu Dhabi et au mécénat. Il a annoncé qu’une tarification différenciée à destination des visiteurs issus de pays non-membres de l’UE serait mise en place, ce qui soulève des questions éthiques sur l’accessibilité du musée à tous.
La rénovation du Louvre, comme celle du Centre Pompidou, sera partiellement financée par des fonds privés, au travers du mécénat. Un phénomène de plus en plus fréquent, alors même que les aides de l’État et des collectivités territoriales diminuent. Le mécénat ne finance pas simplement la rénovation des musées, il facilite l’acquisition d’œuvres. Ainsi, l’achat par le Louvre pour 24 millions d’euros du tableau Le Panier de fraises de Jean-Siméon Chardin a été permis par un don de 15 millions d’euros du groupe LVMH
Les pouvoirs publics soutiennent pleinement le développement du mécénat. Depuis la loi Aillagon, adoptée en 2003, tout don éligible au mécénat offre une réduction d’impôts de l’ordre de 60% pour les entreprises — 40% pour les dons supérieurs à deux millions d’euros — et 66% pour les particuliers. La déduction peut même atteindre 90% pour les œuvres classées « Trésor national ». Les contreparties au mécénat sont strictement encadrées : elles ne peuvent être qu’institutionnelles ou symboliques, et en aucun cas financières. Cependant, dans la pratique, les mécènes se satisfont rarement des contreparties prévues par la loi ; ils font alors de la promotion tout en bénéficiant des déductions fiscales offertes par le mécénat.
« Sans diaboliser toute forme de mécénat et de financement privé, il semble primordial de prêter attention au risque de privatisation des musées français. »
La montée des financements privés dans les musées publics va de pair avec la création de musées et fondations privés, tels que la Fondation Louis Vuitton, la Bourse du Commerce ou la Fondation Cartier. Selon le muséologue François Mairesse, cité par Alternatives économiques, leur développement est encouragé par l’État : « Il y a un lien direct entre l’ultralibéralisme et le développement des musées privés. L’État a promu cet essor avec des dispositifs incitatifs […] ».
Reste que le mécénat et les financements privés ne sont pas sans risque pour la création artistique. Ils encouragent les musées, en concurrence dans la course au mécène, à concevoir des expositions et à acquérir des œuvres en fonction du caractère « mécénable » de leurs projets, qui doivent plaire pour être à même d’attirer les financements. Quelle place reste-t-il alors pour les formes d’art engagées, celles qui critiquent l’économie de marché et les excès du capitalisme ?
Le mécénat et la philanthropie peuvent aussi s’apparenter à une forme de « cultural washing » : investir dans la culture permet de renforcer son capital symbolique, d’inscrire son nom dans l’histoire, mais aussi de faire oublier les scandales. La famille Sackler, en partie à l’origine de la crise des opioïdes aux États-Unis, n’était-elle pas une grande mécène de la culture américaine ?
Sans diaboliser toute forme de mécénat et de financement privé, il semble primordial de prêter attention au risque de privatisation des musées français. Repenser un musée ouvert à tous, un « musée du peuple » pour reprendre l’expression de l’économiste Françoise Benhamou dans une tribune au Monde, est une nécessité. Celui-ci serait alors financé par des aides publiques directes, plutôt que par le financement public déguisé que représente le mécénat au travers des déductions d’impôts.


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