Trois ans à L’InsPo

IA, guerre et réarmement, inondations et feux de forêts… Depuis mon arrivée à Sciences Po Bordeaux et à L’InsPo en septembre 2022, les chamboulements s’enchaînent. Pour mon dernier article, je livre ici mon analyse sur les évolutions politiques des trois dernières années.  

Depuis les élections législatives de 2022, et surtout de 2024, la France connaît une période d’instabilité politique. Au point de renverser un gouvernement pour la première fois depuis 1962 ! En vérité, cela est révélateur de modifications plus profondes des structures sociales et politiques.

Tripolarisation

Ces petites affaires parlementaires reflètent deux choses. D’abord, un questionnement des institutions de la Ve République, la gauche critiquant son autoritarisme, la droite au contraire exigeant une plus grande concentration des pouvoirs. Au point, parfois pour les seconds, de privilégier l’idée de République à celle de démocratie, notamment en se passant des contrôles juridictionnels, Conseil constitutionnel en tête. Et ensuite, le fait que la société française soit effectivement politiquement divisée en trois blocs. Entre ces trois blocs semble de plus en plus s’étendre une paroi étanche. Les conditions du dialogue démocratique m’apparaissent de plus en plus tendues au cours de ces trois dernières années. Rappelons-nous les discussions sur le vaccin ou les confinements pendant la période du Covid. 

De fait, le contexte a changé, et la polarisation conflictualisante de la société française tient moins à un abaissement général du niveau qu’à une reconfiguration des clivages politiques. Or, cela s’effectue dans une période internationale agitée, et sous des auspices bien sombres. 

Fascisation ? 

La scène politique française est entremêlée avec la politique européenne. Les élections européennes de 2024 en sont une démonstration. Partout les extrêmes droites progressent. Les colonnes de notre journal en ont souvent fait la chronique. Pour rappel, en 2022, l’Allemagne a démonté projet de coup d’Etat néo-nazi des “Citoyens du Reich”. Désormais, l’AfD réalise un score de 20% aux élections fédérales. L’extrême-droite est même au pouvoir dans plusieurs pays européens (Suède, Italie, Hongrie, Pays-Bas…). En France, M. Retailleau enchaîne les saillies racistes, en tant que chef de la majorité sénatoriale ou ministre de l’Intérieur, qu’importe. 

En résulte que les fascistes, les vrais, ceux avec des croix, celtiques ou gammées, tatouées sur le corps, ne se sentent plus. Agressions de militant.es, attaques d’associations, marches au flambeau et saluts nazis en plein Paris (ou Lyon aussi !)… À quand les “Poussez-vous ! Action Française !” ?  On assiste en même temps, quel hasard, au backlash féministe. Comme Reagan en son temps, M. Trump impose son tempo en la matière. A nous de le suivre. Les menaces sur le droit à l’avortement redoublent d’intensité à mesure que la crise démographique s’accroit. “Maintenant que l’égalité est atteinte, ne faudrait-il pas défaire les normes pro-femmes, au nom de cette égalité tant désirée ?” Le renversement du langage et de l’argumentaire brouille tout et participe de ce backlash.

Disparitions et apparitions

La disparition du vivant s’accompagne curieusement de son oblitération du paysage médiatique. On ne parle plus du climat lors des grands moments de débat démocratique comme les élections. Pourtant l’urgence est toujours aussi présente, si ce n’est plus, qu’avant la pandémie. Les catastrophes se succèdent désormais dans les Outre-mers et même dans l’Hexagone désormais.

Mais d’autres sujets ont pris le pas : l’IA et la guerre. Lorsque je suis arrivé à Sciences Po Bordeaux en 2022, il n’y a pas si longtemps, ChatGPT n’était pas utilisé. Maintenant, je ne connais pas un seul étudiant qui ne l’ait pas utilisé une fois. La guerre, de nouveau dans l’actualité à cause de Poutine, puis en Palestine, redevient une préoccupation, même pour nous autres Occidentaux. Le confort de l’illusion d’un monde pacifié, voire pacifiste, s’effondre devant les volontés impérialistes des puissances et devant nos modèles de société qui exportent les conflits. Tout le monde veut la paix, mais personne ne veut la même. Et surtout plus celle de l’ordre libéral occidental.

Le XXIe siècle 

Souvent, l’histoire marque l’entrée au XXe siècle en 1914. Or, il me semble que nous ayons changé d’époque entre le premier confinement de mars 2020 et le début de la guerre en Ukraine le 24 février 2022. Les techniques ou les problématiques ne sont pas absolument neuves. Le tournant est plutôt celui de la prise de conscience collective qui s’est effectuée à partir de ces moments-là.

La crise climatique exige des efforts massifs de la part de nos sociétés industrielles et capitalistes. Le retour de la guerre comme langage normal des relations internationales interroge profondément l’ordre mondial et notre défense. L’extrême-droite, galvanisée par de bons scores électoraux, fait ressurgir ses, démons que l’on pensait relégués à la première moitié du siècle passé. L’IA bouscule (ou pas ?) notre quotidien à mesure que nous nous rendons compte de nos servitudes numériques à l’égard de quelques géants. Les inégalités croissent pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et nous nous rendons compte de la domination de quelques oligarques sur notre système socio-économique… 

Toutes ces dynamiques étaient observables avant, dans une moindre intensité. Nous réapprenons que l’Histoire n’a pas de fin. Bienvenue au XXIe siècle ! 

Illustration : Paul Klein


Commentaires

Laisser un commentaire