
Jean-Christophe Ryckmans, chercheur en gestion de crises et protection de l’enfance et docteur en science politique, a consacré sa thèse aux jeunes népalais vivant dans la rue. Il nous a accordé un entretien sur la place de la jeunesse dans la crise népalaise.
Une instabilité historique
Enclavé entre l’Inde et la Chine, le Népal est un petit pays dont la majorité de la superficie se trouve dans l’Himalaya. La société est composée d’une soixantaine de castes qui, bien que légalement abolies aujourd’hui, continuent de diviser les Népalais. Jamais colonisé à proprement parler mais sous forte influence indienne, le pays n’a eu de cesse d’être déchiré par une instabilité politique historique : après une décennie de guerre civile opposant les maoïstes au régime monarchique, la République fédérale démocratique du Népal est créée en 2008. Néanmoins, la jeunesse, très exclue économiquement et politiquement, accumule une colère profonde depuis 2008. Elle fait aujourd’hui vaciller Katmandou en s’exprimant dans la rue.
Un mouvement spontané
Chômage élevé, corruption, inégalités de castes persistantes… au matin du 4 septembre dernier, l’interdiction de 26 réseaux sociaux par le gouvernement népalais est la goutte d’eau qui fait déborder la colère d’une jeunesse népalaise profondément frustrée, selon Jean-Christophe Ryckmans. Pour le chercheur, ce n’est pas un mouvement d’inspiration maoïste qui a transformé le pays, mais une révolte spontanée. Les manifestations approuvées par les autorités deviennent en effet rapidement incontrôlables lorsqu’un mouvement de foule s’élance vers le Parlement. Alors que des armes de dissuasion sont disponibles, la police tire à balles réelles sur les manifestants, faisant au total 73 morts et des milliers de blessés. Le 9 septembre, l’armée restée neutre exhorte le Premier Ministre à démissionner, laissant paraître une lueur d’espoir pour les Népalais sortis manifester dans les rues.
La Gen Z face à l’ordre ancien
La Génération Z népalaise se dresse ainsi face à un ordre ancien, verrouillé par les “Népobabies”, ces héritiers de l’élite urbaine qui monopolisent pouvoir et privilèges. Née dans un pays en transition, cette jeunesse connectée et désabusée rejette les symboles d’une hiérarchie figée. Elle veut redéfinir les codes politiques, sociaux et culturels d’un Népal encore dominé par les clivages de caste. À travers ses luttes, elle incarne un vent mondial de révolte qui dépasse les frontières : du Népal à Madagascar, du Maroc aux réseaux sociaux, les jeunes s’approprient les emblèmes de la résistance. Luffy, héros du manga One Piece, devient ainsi le symbole d’une génération qui rêve de liberté et de justice. Ces mouvements, différents dans leurs causes mais unis dans leur esprit, traduisent la même aspiration : briser le poids des anciens pour construire collectivement un avenir nouveau. Un cap semble alors franchi. La jeunesse népalaise a compris la force de sa voix, s’est affirmée comme acteur du débat public et pourrait, demain, transformer cette énergie en une nouvelle manière de gouverner.
Discord, réseaux sociaux et démocratie numérique
Ainsi, les réseaux sociaux sont avant tout un outil de résistance pour la jeunesse népalaise qui fuit le contrôle d’un État corrompu. C’est d’ailleurs sur Discord qu’a été élue la nouvelle Première Ministre, Sushila Karki. Elle promet de mettre en place des élections démocratiques en mars 2026. Néanmoins, cet espace ne permettrait pas l’ancrage d’une démocratie à long terme, souligne J.-C. Ryckmans. En effet, en plus d’être à la limite du légal, ce vote via Discord exclut nombre de Népalais, notamment issus des générations âgées, qui n’ont pas le même accès au matériel numérique ou aux connaissances nécessaires à leur usage. À ces inégalités s’ajoute le risque de manipulation sur les réseaux sociaux par des puissances étrangères ou même par le gouvernement népalais lui-même, questionnant l’avenir de cette démocratie “numérique”.
Un retour à la normale impossible ?
Ce mouvement a mis en lumière les fractures persistantes au Népal : castes toujours présentes malgré leur abolition constitutionnelle en 1963, inégalités sociales, corruption endémique et accès limité à l’éducation et à l’emploi… Dans ces conditions, un retour à la stabilité politique est-il envisageable ?
Selon le chercheur, le pays vit une “illusion de normalité” : sous un calme apparent, les structures de pouvoir demeurent rigides et accaparées par une élite peu encline au changement. Face à elle, une jeunesse mobilisée tente de s’imposer dans l’espace public, consciente de son poids démographique et de la puissance des réseaux sociaux. Mais elle se heurte aux partis traditionnels, désireux de reprendre la main. À cela s’ajoutent l’influence croissante des puissances voisines (Inde, Chine, États-Unis) et la crainte d’un retour de mouvements pro-monarchistes. La génération montante devra donc composer avec ces contraintes, entre ambitions et désillusions, sans certitude d’un changement durable.
La jeunesse, mirage du changement ?
La génération “numérique” a su créer un espace politique inédit, oscillant entre espoir et lassitude. En bousculant l’ordre établi, elle a prouvé sa capacité à mobiliser et à questionner le pouvoir, mais la “révolution vaine” guette, comme le souligne le chercheur : les partis historiques tentent déjà de reprendre l’avantage. À l’approche des élections de mars 2026, le risque est grand de voir les aspirations des jeunes diluées dans les logiques partisanes, comme après la guerre maoïste.
Illustration : Elsa


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