Galère portugaise

Premier jeudi à Sciences Po, je suis en 1A. Je me rends à Lacanau pour les sélections de La Nouvelle Vague, bien déterminé à intégrer cette merveilleuse planque qu’est le surf à Sciences Po Bordeaux. Arrivé à l’océan, je ne me décourage pas face au temps maussade et je vais parler au moniteur. Il est loin d’être aussi optimiste que moi. Il me montre la houle, bien trop forte pour mon misérable niveau. Surtout, il nous met en garde contre un autre danger : Lacanau est aujourd’hui en alerte face aux galères portugaises. 

Ces créatures, que l’on confond souvent avec les méduses, ont été retrouvées échouées sur la plage plus tôt dans la journée. Et ce n’est pas un hasard si on les surnomme aussi “Portuguese Man-of-War ». En effet, cet organisme marin est un prédateur redoutable dont les piqûres peuvent être létales, y compris chez l’homme. 

Autant vous dire que dans le groupe, la gaieté première a disparu, et que chacun se regarde désormais avec inquiétude. Nous nous retrouvons enfin sur la plage avec nos planches et comme pour nous rappeler une réalité déjà bien ancrée dans nos esprits, le moniteur nous montre un spécimen fraîchement échoué. 

Il s’agit d’une sorte de poche translucide remplie de gaz qui évoque un ballon ou un sac plastique et qui lui permet de rester à la surface de l’eau. En dessous de ce flotteur se perdent de longs fils brillants aux reflets bleu-violet. Très urticants, ils paralysent leurs proies : poissons, crevettes, crustacés… Chez l’homme, ils peuvent provoquer une brûlure intense, assortie de douleurs musculaires, de difficultés respiratoires, voire d’hypertension. À cela s’ajoute son étrange fonctionnement, puisque la physalie – son nom scientifique – est en réalité une colonie composée de plusieurs individus appelés zoïdes, qui font corps et se partagent les fonctions vitales comme la nutrition ou la reproduction.

À ce moment, le lecteur se demande peut-être ce que vient faire cet organisme sur nos plages. Il s’agit en effet d’une créature qui n’évolue en principe que dans les eaux tropicales. Mais avec le changement climatique et le réchauffement des océans, celle-ci se laisse parfois emporter par le courant du Gulf Stream sur les côtes européennes, où l’on assiste à de plus en plus d’échouages massifs, entraînant même par moments la fermeture de certaines plages.

Jules Michelet évoquait déjà la physalie dans La Mer, en 1861 : “Légère et insouciante, gonflant son ballon nacré, teinté de bleu ou de pourpre, elle lance, par ses grands cheveux de sinistre azur, un subtil venin dont la décharge foudroie”. Le surf attendra. Aujourd’hui, la leçon vient de la mer. Fin de session !

Illustration : InsPo


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