Effets d’annonce sans lendemain, gouvernements avortés, colère sociale… L’espace politique est saturé, chacun campant sur ses positions partisanes, inflexible à la concession. Or le débat, focalisé sur le budget, nie l’éléphant dans la pièce : la République telle que nous la connaissons semble atteindre son crépuscule.
La Cinquième République serait-elle au bord du gouffre ? L’aggravation de la situation politique de ces derniers mois, résultat d’une collision frontale entre un président jupitérien et une Assemblée niant la réalité du multipartisme a mené tout droit vers la crise de régime.
Retour à la case départ donc, vers une Quatrième République de la crise parlementaire permanente ? Ce serait oublier l’essoufflement de notre démocratie, où la déconnexion du monde politique avec les citoyens a formé un terreau dangereusement fertile pour le populisme, dont les attaques contre nos valeurs fondamentales ne sont désormais plus déguisées.
Une crise de régime inextricable
Les prémices de la crise de régime ne datent pas d’hier. L’étincelle ? L’arrivée tonitruante d’un troisième bloc macroniste il y a déjà huit ans, laquelle bouleversait les règles du jeu constitutionnel en faisant voler le bipartisme en éclats. Le départ de feu ? La disparition de la majorité présidentielle aux élections de 2022, révélant un multipartisme hautement conflictuel à l’Assemblée.
Dès lors, la Constitution n’a cessé d’être usée par une lecture présidentialiste poussée à son paroxysme : refusant de reconnaître la nécessité de construire des coalitions de compromis, les gouvernements successifs ont appliqué à la lettre le programme d’Emmanuel Macron, faisant un usage intensif et dévoyé des armes constitutionnelles au Gouvernement. Le bombardement des « 49.3 » au Parlement, véritable passage en force contre la volonté nationale, profitant des dissensions partisanes pour esquiver les motions de censure, ont poussé plus d’un million de Français dans la rue… Sans succès.
La reproduction de la stratégie politique de 2022 aux législatives anticipées de 2025, avec un programme essentiellement fondé sur le barrage au Rassemblement national, sans véritable recherche de fond ou de compromis transpartisan, n’a fait qu’accentuer le blocage institutionnel. Elle a déroulé le tapis rouge à une succession affligeante de Premiers ministres qui, bons soldats d’un président tout-puissant, ont maintenu une politique de la terre brûlée face au Parlement. Les « 49.3 » et motions de censure se succédant, le président n’a eu que faire de respecter le rejet unanime de sa politique par les députés comme les citoyens, et a nommé des gouvernements copies-conformes, tous tombés en quelques semaines – en quelques heures pour le premier gouvernement Lecornu.
Or l’équation parlementaire est insoluble. La gauche, quand bien même serait-elle unie, est bien loin de la majorité avec ses 169 sièges ; honnie par les libéraux, fermes sur la réforme des retraites, un Premier ministre socialiste relèverait de l’utopie sur la durée. Le fameux « socle commun » présidentiel, qui reposait pourtant sur près de 200 sièges après avoir courtisé la droite, a volé en éclats. Droite qui pourrait désormais courtiser le Rassemblement national, qui reste la première force politique du pays : passée sous les radars, l’intervention du président des Républicains Bruno Retailleau lors des législatives partielles dans le Tarn-et-Garonne début octobre relevait pourtant d’un véritable coup de force, actant le ralliement de facto des LR au candidat local ciottiste, soutenu par le RN.
La dissolution ? Si elle semble cathartique de prime abord, elle ne résout pas le problème mathématique que nous venons d’exposer. La démission ? Quand bien même l’écrasante majorité de l’opinion publique le voudrait, elle serait encore plus dangereuse : le mode d’élection majoritaire profiterait avant tout au RN qui, capitalisant sur le ras-le-bol des Français face à la situation politique, pourrait franchir les derniers mètres qui le sépare de l’Élysée.
Le crépuscule démocratique
Il s’agirait surtout d’arrêter la tambouille électorale et de repenser sur le long terme pour sauver notre démocratie. Quel meilleur exemple de la médiocrité actuelle que les partielles tarn-et-garonnaises ? Une députée ciottiste voyant ses comptes de campagne annulés pour détournement de fonds publics… Une démultiplication à l’envi des partis candidats, en proie à des guerroiements internes, passant d’un douillet bipartisme historique dans le département à une dizaine de candidats… Et près de 70 % d’abstention au premier tour.
« A quoi bon ? », nous répond-on. Les questions s’amoncellent : à quoi bon aller voter, quand la mascarade continue sous différents visages ? Que la corruption persiste ? Que des députés et des gouvernements, incapables de bâtir des compromis, tantôt trahissent leurs promesses de campagne, tantôt bafouent la volonté populaire ?
Ce « à quoi bon », c’est la plus dangereuse des questions pour notre démocratie. Il catalyse tous les maux d’un système à bout de souffle. Aujourd’hui, la question n’est pas tant qui mettre à Matignon, comment conserver son programme partisan dans le nouveau budget, ou encore destituer Macron. La question est de répondre le plus rapidement, le plus fermement possible à ce « à quoi bon » avant que le populisme ne l’emporte.
La perte de confiance des citoyens dans les institutions ne fait qu’aggraver la déconnexion du monde politique avec un peuple perçu comme passif voire stupide, à en écouter les éditorialistes sur « l’électorat populiste ». Or l’abstention massive annihile toute légitimité démocratique, et la succession d’élections brouillonnes n’aide guère à y voir plus clair. L’incertitude ambiante aggrave la situation économique du pays : les jeunes travailleurs surdiplômés et désabusés comme les chefs de PME dont les faillites s’enchaînent n’ont plus confiance, ne consomment plus, n’investissent plus.
A quoi bon continuer comme avant, face au blocage institutionnel ? Certes, le RN est une force éminemment dangereuse quant au substrat raciste qui se cache derrière son programme anti-immigration, simplification excessive d’une réalité où la fraude sociale comme les étrangers criminels sont dépeints comme l’unique racine du problème. Mais ne pas chercher à comprendre son électorat, le réduisant à une horde de racistes peu éduqués, est périlleux.
La montée en puissance du RN repose surtout sur son caractère antisystème qui, couplé à un effort de normalisation depuis l’ère Jean-Marie, se révèle être un calcul électoral gagnant. C’est bien là le plus dangereux : les quelques mètres vers l’Élysée se font aussi avec des petits patrons tentés par une promesse de souveraineté économique, comme avec des salariés de classe moyenne légitimement effarés par leur déclassement sous la Macronie.
Apprendre à penser antisystème
L’horizon peut paraître bien sombre, et les dés déjà jetés. Cela mérite toutefois une dernière tentative de renouer avec les Français, et elle impose que tous, partis et citoyens, nous mettions nous aussi à penser antisystème. La recette gagnante du populisme n’est pas si inéluctable : elle repose essentiellement sur une opposition à un système politique bloqué, hors sol, déconnecté des attentes des citoyens. Alors pourquoi ne pas couper l’herbe sous le pied et réformer radicalement ledit système ? Ramener les indécis et les abstentionnistes passe par une démonstration sincère des partis à vouloir se sortir du bourbier actuel.
On entend à l’envi que la France n’est pas prête pour les coalitions, que le multipartisme est un fléau pour la Cinquième République : c’est précisément parce que les acteurs politiques sont si conditionnés par le système qu’il leur est impossible de penser hors du cadre. Or si en France chacun campe sur son petit programme, allant de congrès en scissions, en Europe la majorité des pays parviennent à fonder des coalitions gouvernementales et autres compromis à la carte.
Notre Constitution est obsolète : le bipartisme n’est plus, et le présidentialisme n’a aucune légitimité dès lors que les présidentielles sont un vote hétéroclite « contre » un parti et non pleinement « pour » des idéaux. La Sixième République ne doit plus être connotée : elle est une nécessité absolue. Qu’elle passe par une révision constitutionnelle partielle ou une constituante populaire, il est impératif de changer les règles du jeu pour le débloquer. Modifier le mode de scrutin au Parlement, simplement régi par une loi ordinaire, serait un premier pas rapide pour acter la fin du bipartisme et pousser au compromis.
Renouer le contrat social
Pour bâtir des compromis, il faudra bien interroger les Français et laisser libre cours à leur expression démocratique, avec la garantie que le contenu des débats sera pris en compte par le Parlement et l’exécutif. Si le référendum est une fausse bonne idée, ses questions étant conditionnées et souvent conflictuelles, les conventions citoyennes représentaient déjà un excellent vivier d’idées avec le climat, bien que le gouvernement d’alors n’eût donné suite. Le cadre parlementaire ne doit pas être le lieu exclusif de l’expression populaire : les municipales approchent à grands pas, et avec elles une occasion en or de remobiliser les citoyens au local par des débats sincères, des réflexions de quartier, des dialogues transpartisans francs, des candidatures communes et négociées.
Il faut surtout renouer avec le contrat social. Si Sébastien Lecornu avait au moins raison sur une chose, c’est que l’Assemblée reflète bien les tensions politiques du pays – même si, en toute honnêteté, certains médias et politiciens jettent de temps à autre de l’huile sur le feu… Cela implique de renouer le lien avec les institutions, en faisant des économies dans le train de vie des assemblées et des cabinets ministériels, en garantissant l’exemplarité de tous, en condamnant effectivement les ministres fraudeurs, mais encore en protégeant la parole du juge, allègrement bafouée dans les affaires Sarkozy et Le Pen.
Cela implique d’écouter les Français et de lever les points de discorde qui les montent les uns contre les autres. A l’heure de l’appauvrissement collectif et des dividendes et optimisations record, la justice fiscale ne doit plus être un tabou. Il convient aussi de ne pas nier le sentiment d’insécurité des Français, lorsque les cas d’agressions urbaines augmentent : cependant, l’action doit être nuancée et modérée, car si le narcotrafic est devenu si prégnant, c’est aussi parce que les banlieues ont subi des années de délaissement social. Il convient enfin et surtout, à l’heure de l’urgence climatique où feux de forêt et inondations sévissent à travers l’Hexagone, de construire avec les Français le modèle de demain : l’économie sociale et solidaire peut s’avérer être une alliée de taille pour organiser un projet démocratique local et durable.
Il n’appartient qu’aux acteurs politiques de changer le système pour enfin répondre aux attentes citoyennes. Le plus grand danger pour notre démocratie, c’est que ces « à quoi bon » ne deviennent majorité.


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