Léo Valls : intégrer le skate dans la programmation urbaine 

Ce mois d’octobre a été marqué par la deuxième édition du festival de skaturbanisme Connect à Bordeaux. Ce festival rassemble pendant 3 jours plus de 5000 visiteurs de 31 nationalités, autour d’expositions et de conférences. Il est également à l’initiative de la pose de 15 sculptures skatables dans Bordeaux. Nous avons rencontré Léo Valls, son fondateur. 

Tes vidéos ainsi que ta manière de skater mettent particulièrement en valeur les villes, les “spots”. Quelle est la démarche artistique derrière ces vidéos ?

Ce qui est hyper important, c’est de mettre en avant le spot tout autant que le trick. C’est ce qui rend le skate unique et spécial, c’est cette notion de terrain infini, c’est la ville, contrairement à plein de sports où cette notion de terrain est très cadrée.

C’est malheureusement cette notion-là que l’on perd lorsque le skate est présenté aux Jeux Olympiques, dans des terrains normés.

Justement, en faisant un festival Connect, tu te détaches de cette vision compétitive. Qu’est-ce qu’un festival de skate permet de montrer ou de faire que ne permet pas une compétition de skate comme les JO ? 

L’idée du festival était que tout le monde ait sa place et puisse ajouter sa pierre à l’édifice. On n’est pas du tout sur la question de qui est plus fort.

C’est vraiment basé sur la créativité et sur le fait de remettre aussi le curseur sur le skate en tant que culture, en tant que pratique urbaine, en tant que vecteur de rencontres, ce qui manque en fait souvent dans les compétitions.

Moi je vois la pratique du skate un peu comme faire de la peinture, ou de la musique, c’est une appréciation personnelle, c’est pas « c’est mieux, c’est moins bien », c’est en fonction des goûts, des appréciations.

Peux-tu revenir à 2017, quand tu as commencé à dialoguer avec la mairie d’Alain Juppé ?

En 1999, la mairie de Bordeaux a construit un skatepark. Puis ils ont considéré que le skate de rue devrait être interdit car ils avaient construit un terrain, et que donc ils étaient légitimes pour le proscrire.

Mais la réalité du terrain, c’est que le skate, c’est une pratique qui est née dans la rue, qui se passe dans la rue. Le “vrai jeu”, c’est dans la rue. 

C’est vrai qu’en 2017, quand on a commencé à parler à la mairie, on avait l’impression qu’on ne parlait pas la même langue. Mais c’est ça la démarche de skaturbanisme, c’est ce que certains appellent le rôle du « passeur de frontières » : c’est quelqu’un qui fait le lien entre des gens qui ne se parlent pas habituellement et qui rassemble différents points de vue pour potentiellement trouver des solutions. 

A quoi ce dialogue a-t-il  abouti ?

Les solutions ont été proposées autour de trois axes :

Premièrement, la médiation, à travers la communication positive, avec la création d’un guide du skate, et par une signalétique bienveillante dans la ville qui a permis de remplacer les panneaux d’interdiction.

Deuxièmement,  l’organisation d’expositions avec la présentation du skate à travers le prisme culturel et artistique, d’où les sculptures skatables, qui sont des expositions publiques.

Troisièmement , l’intégration du skate dans la conception des espaces publics lorsque c’est possible. Pendant des années, les collectivités construisaient des places, puis installaient ensuite des dispositifs anti-skate. Nous, on propose l’inverse : il y aura du skate dans la ville, et c’est positif. Donc autant l’intégrer en amont, en réfléchissant aux matériaux, à la manière d’éviter les conflits d’usage ou les nuisances. Quand on utilise par exemple un granit adapté, il n’y a aucune dégradation. Et surtout, ça crée de la vie : les gens s’approprient les lieux, ça dynamise les quartiers.

D’autres villes t’ont inspiré ?

Oui, Malmö et Copenhague étaient en avance sur la question. Les pays scandinaves sont depuis longtemps en avance sur la mobilité douce.

Ça va de pair avec ces approches un peu progressistes de comment on pense la ville plus durable, plus écologique, plus humaine. Et le skaturbanisme, ça rentre complètement là-dedans.

Une sculpture skatable, Place de la Bourse. Crédit photo : Victor Soulié-Petersen

On s’aperçoit que les espaces publics, les skateparks, n’ont pas toujours été conçus pour un usage féminin. Comment mieux intégrer la pratique féminine du skate ?

Bien sûr. Je pense que le skate, c’est super pour des jeunes filles. C’est une super manière de se réapproprier l’espace public. De dire, “voilà, j’existe dans la ville, je suis là, j’utilise la ville, j’utilise la rue.” 

Dans la programmation du festival, on essaie de parler de plein de projets portés par des femmes. Cette année, on avait des expos et des conférences d’artistes femmes comme Camille Ayme, architecte, qui fait des films de skate. 

C’est peut-être un peu utopiste de penser que tout le monde peut skater les mêmes spots. Mais je pars du principe que le skate, c’est basé sur la créativité, tu peux t’amuser avec tout et n’importe quoi. Les sculptures, il faut que débutants, pros, tout le monde puisse se marrer dessus, que ce soit inclusif dans ce sens-là.

Prévois-tu d’internationaliser le festival ? 

On refait une troisième édition à Bordeaux, on va faire une sacrée programmation. On est très impatients, et j’espère en 2027, une programmation à l’étranger,  si possible à Tokyo. L’intérêt de le faire dans une ville comme Tokyo, c’est qu’il y a une énorme communauté de skaters qui se font stigmatiser par la ville, et Connect pourrait aider à y légitimer la pratique du street.

Crédit photo : David Manaud


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