De la guerre opposant Israël et le Hezbollah jusqu’à la chute du régime d’Al-Assad en Syrie, le Moyen-Orient connaît une période charnière de son histoire récente . Aubin Eymard, journaliste français indépendant basé à Beyrouth depuis 2022, revient sur ces événements dont il a été témoin. 

Le parcours d’un journaliste baroudeur 

Aubin Eymard devient diplômé de l’école de journalisme de Tours en 2023, après notamment un master 2 passé au Liban. Après avoir travaillé dans quelques médias locaux, il se lance en freelance pendant la guerre Israël-Hezbollah de 2024. Désormais pigiste, il collabore avec de nombreux médias, français comme étrangers, notamment le magazine Society ou New Lines. Toujours intéressé par l’international, il avoue être devenu indépendant un peu par hasard. Jonglant entre l’écrit et la photographie, qu’il a apprivoisé au fur et à mesure de ses collaborations avec des photographes, Aubin réussit à faire sa place parmi la dizaine de journalistes français présents dans la région. Un de ses rêves se réalise alors. Depuis les Printemps arabes de 2011, il s’intéresse à la Syrie et aux dynamiques de la région. Vivant désormais à Beyrouth et ayant suivi durant plusieurs mois la révolution syrienne, il peut maintenant nous partager son regard sur la situation géopolitique locale, au plus près de « ceux d’en bas ». 

Depuis 2022, Aubin s’est installé à Beyrouth, au Liban. Un retour chargé d’émotion dans le pays où il passait ses vacances lorsqu’il était enfant. Désormais, ses sujets journalistiques s’articulent autour de la société, de la culture et de la politique. Refusant de se cantonner à un seul domaine, il choisit de traiter des grands enjeux contemporains, tout en accordant une attention particulière à la situation libanaise. Dans un pays où la classe moyenne tend à disparaître, minée par une crise économique profonde et une inflation galopante, Aubin cherche à comprendre comment la population continue de vivre et de s’adapter.

Le Liban, zone stratégique du Moyen-Orient, n’offre que peu de places aux correspondants étrangers. Le jeune journaliste reconnaît qu’il est difficile de s’y faire une place tant l’actualité y est dense et le terrain déjà très investi. Pourtant, le pays présente un cadre linguistique singulier : trilingue, anglais, français et arabe, il porte les traces d’un héritage colonial complexe. Mais selon Aubin, les principales difficultés ne résident pas dans la langue, mais dans les lenteurs administratives, souvent déroutantes, qui compliquent le quotidien de ceux qui souhaitent y travailler durablement.

Les tensions entre Israël et le Liban sont récurrentes, et travailler dans ce contexte implique de composer avec un terrain aussi instable que sensible. Pour les journalistes, la principale zone à risque reste celle contrôlée par le Hezbollah, où chaque déplacement nécessite une autorisation spécifique. « Ce n’est pas l’État qui vous arrête, mais bien le Hezbollah », raconte Aubin. En juillet 2024, il en a lui-même fait l’expérience : après la mort d’un membre de l’organisation, il s’était rendu sur place pour couvrir les réactions locales. L’atmosphère s’est rapidement tendue, et plusieurs journalistes ont été emmenés par les forces du Hezbollah. Un épisode qui lui rappelle que, sur ces terrains, la frontière entre reportage et danger est souvent mince.

Avant chaque mission, Aubin avoue ressentir une montée de stress. Mais une fois sur le terrain, la tension s’efface : « La concentration prend le dessus. Je me focalise sur l’image, sur les faits, et le reste disparaît. » Pour lui, la caméra agit comme un filtre, une distance protectrice entre lui et la violence du réel. Même s’il assure ne pas avoir couvert autant de zones dangereuses qu’on pourrait l’imaginer, certaines expériences l’ont marqué, comme sa visite d’une morgue en Syrie, un moment particulièrement difficile à oublier.

Face à la guerre et à la polarisation des discours, Aubin constate que l’objectivité journalistique devient une illusion. Au Liban, les tensions actuelles apparaissent comme un prolongement direct de ce qui se joue à Gaza. Le pays s’interroge sur son avenir : comment reconstruire une souveraineté nationale, quelle place accorder au Hezbollah, et surtout, comment se détacher de l’influence des puissances régionales ?

Dans le quotidien des Libanais, la fatigue se fait sentir. La population est exténuée, révoltée, mais désabusée après des années de crises. Depuis la fin de la guerre civile et les accords de Taëf, le système politique reste figé dans un équilibre communautaire : le président doit être chrétien, le président du Parlement chiite, et le Premier ministre sunnite. Cette répartition confessionnelle paralyse les institutions et alimente la colère populaire. La « révolution » de 2019, née de la rue, a été perçue comme un espoir, mais elle n’a pas abouti.

Le pays cumule les blessures : l’explosion du port de Beyrouth, la pandémie de COVID-19, la crise financière, la fuite des jeunes diplômés. Pourtant, malgré l’effondrement, les Libanais s’adaptent, inventent, survivent. Une forme de résilience collective s’exprime dans ce pays fracturé mais encore debout.

Pour Aubin, la question du Hezbollah cristallise toutes les contradictions libanaises. Certains y voient un garant de la souveraineté face à Israël ; d’autres, une menace qui empêche toute normalisation politique. Le parti, souvent présenté comme soutenu par l’Iran, ne dépend pas entièrement de lui, nuance Aubin. Mais la présence militaire du Hezbollah dans le pays nourrit l’hostilité d’Israël, qui ne semble pas prêt à relâcher la pression sur son voisin du Nord.

Sur le plan médiatique, Aubin a longtemps travaillé au sein d’« Ici Beyrouth », un média jeune et dynamique qui tente de renouveler le paysage journalistique libanais, longtemps dominé par L’Orient-Le Jour. Intégré à l’équipe vidéo, il y a appris la rigueur du terrain et la puissance de l’image. Pourtant, il finit par quitter la rédaction, jugeant la ligne éditoriale de plus en plus biaisée et marquée par la radicalisation de la direction. « Il n’y avait pas de censure directe, mais une divergence de valeurs », précise-t-il. Le média appartenait en partie à des dirigeants liés à la Société Générale du Liban, elle-même proche de certains partis politiques chrétiens, un mélange explosif dans un pays où la crise économique a profondément fragilisé la confiance envers les institutions financières.

La France, elle, reste très présente sur la scène libanaise. Depuis l’indépendance du pays en 1943, les liens entre Paris et Beyrouth demeurent forts. La visite d’Emmanuel Macron après l’explosion du port en 2020 a ravivé cette relation, bien que la position française reste parfois jugée ambiguë. Aujourd’hui, l’ambassadeur de France au Liban cherche à accompagner un changement politique et à désamorcer une nouvelle guerre dans la région. « C’est un moment clé, estime Aubin : le Hezbollah est affaibli, et le régime de Bachar al-Assad en Syrie s’effrite. Tout peut basculer. »

Dans ce contexte tendu, le Liban continue de se débattre entre effondrement intérieur et enjeux géopolitiques extérieurs. Et pour des journalistes comme Aubin, raconter ce pays revient à tenter de saisir l’équilibre fragile entre colère et espoir, une lumière vacillante au cœur d’un Proche-Orient en perpétuelle recomposition.

L’espoir du peuple syrien 

4h du matin. 27 novembre 2024. La guerre Israël-Hezbollah se termine par un cessez-le-feu entre les deux belligérants. Aubin pense alors pouvoir souffler. Pourtant au même moment, en Syrie, les rebelles au régime de Bachar Al-Assad annonce une offensive sur Alep. A partir de là, les évènements s’enchaînent : Alep, Hama et Homs tombent dans la main des rebelles. Les journalistes présents sur place comprennent que le régime sanglant des Al-Assad, au pouvoir depuis plus de 60 ans, va tomber. Aubin se rend dès que possible sur place.

C’est la première fois qu’il se rend en Syrie. Fini la lecture de cahiers d’école et d’articles : il va voir de ses propres yeux ce pays qui l’a tant fasciné. Aubin découvre alors avec effroi les crimes de ce régime qu’il savait sanguinaire. Étant l’un des premiers à relayer la réalité du terrain, il partage avec l’ensemble des correspondants présents sur place leurs découvertes de la violence et des meurtres, après un demi-siècle de dictature. Il se rend notamment à la prison de Saidnaya, où des milliers d’opposants et de simples civils un peu trop bavards ont été massacrés. Il est alors choqué par l’ampleur de la violence : on dénombre encore aujourd’hui plus de 540 000 disparus. Chaque famille syrienne est touchée par les crimes baasistes.

Malgré les tensions et les incertitudes de la transition, les syriens le savent, ils ont gagné la mère des batailles : celle de la liberté. Place maintenant à la reconstruction pour ce peuple qui doit dépasser les rancœurs, notamment entre les sunnites (majoritaires dans le pays et marginalisés par le régime baasiste) et alaouites (minorité dont est issue la famille de l’ancien dictateur), pour tracer son chemin. 

Le Moyen-Orient à la croisée des chemins

Quand on lui demande “A quoi ressemblera le Moyen-Orient dans dix ans ?”, Aubin nous répond qu’il n’est pas un prophète. Et il a bien raison. Maintenant à la croisée des chemins, le Moyen-Orient doit faire face à de nombreux défis. D’un côté, il est le terrain de jeu de nombreuses puissances étrangères, et les alliances se multiplient révélant les crispations géopolitiques actuelles. La guerre de 10 jours opposant Israël et son allié américain au régime des Mollah iraniens en est l’illustration parfaite.

Le journaliste souligne néanmoins que chaque nation devient de plus en plus indépendante et qu’une simple lecture binaire est insuffisante à dépeindre les réalités de la région. Israël, de par sa politique de “terre brûlée” ou par son occupation du sud-Liban, favorise un climat de tensions permanent contrastant avec la volonté d’apaisement de la communauté internationale, toujours timorée à agir. Les lendemains qui chantent semblent loin pour les populations civiles de la région, impuissantes et finalement véritables victimes de cette “pente glissante qui ne s’arrête plus”.

Crédit photo : Aubin Eymard