TW Violences sexuelles
Chaque début d’année, la nouvelle promotion d’étudiants de première année de Sciences Po Bordeaux doit élire le nom de la personnalité qui la représentera pour toute sa scolarité. Début octobre, les 1A ont tranché : ce sera la promo Denis Mukwege. Portrait d’un chirurgien hors norme.
Le 7 octobre dernier, à 13h, l’amphi Montesquieu accueillait 5 orateurs talentueux, tous prêts à défendre le nom d’une personnalité. Parmi les cinq finalistes : le gynécologue Denis Mukwege, la photojournaliste Fatima Hassouna, l’ancien secrétaire des Nations Unies Kofi Annan, le psychiatre et militant anticolonialiste Frantz Fanon ainsi que l’écrivaine à succès Annie Ernaux. Après un vote serré, le résultat tombe : c’est le premier qui l’emporte !
L’homme qui répare les femmes
Denis Mukwege naît en 1955, à Bukavu, dans ce que l’on appelle à l’époque le Congo belge. Fils de pasteur, il accompagne régulièrement son père au chevet des malades alors qu’il est enfant. Réalisant que la prière seule ne parvient à guérir tous les maux, il décide ensuite de devenir médecin. Après des études à la faculté de médecine du Burundi, il obtient son diplôme de médecine en 1983, et commence à exercer à côté de sa ville natale, à l’hôpital de Lemera. Il se spécialise peu après en gynécologie, à seulement quelques centaines de kilomètres d’ici, à l’université d’Angers, et retourne au Congo (alors nommé République du Zaïre) en 1989. 7 ans plus tard, alors que la première guerre du Congo débute, son hôpital est attaqué par des rebelles et il s’exile au Kenya, échappant de peu à la mort. Mais il n’y reste pas longtemps et retourne à Bukavu pour y fonder l’hôpital de Panzi. Devant l’ampleur des cas de violences sexuelles, il trouve sa vocation : venir en aide aux femmes qui en sont victimes. Ce qui lui vaudra plus tard son célèbre surnom : « L’homme qui répare les femmes ».
Un conflit sans fin…
Pour comprendre pourquoi l’aide prodiguée par Denis Mukwege est essentielle, il faut revenir à l’origine de ces violences : des conflits à répétition en République Démocratique du Congo, dont l’origine remonte à plus de 30 ans. Tout commence en 1994, alors que le génocide au Rwanda, pays voisin, fait rage. Pour fuir les représailles des massacres perpétrés contre les Tutsi, des milliers de Hutus se réfugient dans l’est de la République Démocratique du Congo, une région où vivent déjà de nombreux Tutsi ; une situation qui génère depuis de nombreuses tensions. Un groupe armé rebelle, créé en 2012, sème particulièrement la panique : le M23, pour mouvement du 23 Mars. Ce dernier fait partie d’une coalition politico-militaire souhaitant renverser le pouvoir congolais. Face à ses 8 000 soldats se dressent les Forces armées de la République Démocratique du Congo (FARDC), bien plus nombreuses (150 000 hommes), mais peu organisées et minées par la corruption. Plus récemment, le conflit a pris un nouveau tournant : les milices du M23, qui ne cessent de gagner du terrain, ont pris la ville de Goma, troisième plus grande du pays, embrasant à nouveau la région.
… qui utilise le viol comme véritable arme de guerre.
Ce sont notamment les groupes armés, comme le M23, qui se servent des violences sexuelles comme véritables armes de guerre, dans le but de s’approprier davantage de terres. Selon l’ONU, un viol est commis dans le pays toutes les quatre minutes. Une situation qui n’est tristement pas propre à la région : « d’autres conflits armés conduisent à des violences sexuelles de masse », nous explique David Ambrosetti, qui anime le cours African Actors in World Politics à Sciences Po Bordeaux. Il cite notamment l’exemple du Tigré, une région du nord de l’Ethiopie, où le phénomène « a pris une ampleur considérable » entre 2020 et 2022. Plus récemment, plusieurs forces armées ont également perpétré des violences sexuelles au Soudan, dont des viols collectifs, dans les régions du Darfour et du Kordofan : « les témoins parlent aujourd’hui beaucoup des violences en cours à el Fasher, au Darfour », déplore le chercheur.
Aux séquelles physiques et des risques de maladies sexuellement transmissibles s’ajoutent des conséquences psychologiques : souvent, les agressions sont perpétrées devant la famille même des victimes. C’est pour accompagner toutes ces femmes que Denis Mukwege a créé l’hôpital de Panzi, ainsi que la fondation du même nom. Depuis 1999, 87 000 femmes victimes de violences sexuelles ont ainsi été soignées par le médecin et ses équipes. En dehors du soutien médical, la fondation apporte une aide psychologique, juridique et économique à ses patientes. Mais en 2012, alors que le gynécologue venait de dénoncer aux Nations Unies le conflit et demandait à ce que les responsables soient traduits en justice, son domicile est attaqué et il échappe de nouveau de peu à la mort. Obligé de fuir le pays avec sa famille, il reviendra seulement trois mois plus tard, malgré les risques encourus, et y sera accueilli en héros : « C’est une figure vraiment très importante pour les jeunes congolais », nous affirme Rozenn Nakanabo Diallo. Chercheuse au centre de recherches Les Afriques dans le Monde (LAM) et enseignante du cours « Etat et gouvernement en Afrique » à Sciences Po Bordeaux, elle confirme qu’« il est assez rare que l’on connaisse des figures du monde médical sur la scène internationale » comme Denis Mukwege. Le médecin sera distingué en 2018 du Prix Nobel de la Paix pour ses actions.
Un combat qu’il mène toujours aujourd’hui, alors qu’un film retraçant son histoire, « Muganga. Celui qui soigne », vient de sortir en salle. Un visionnage que l’on ne saurait que conseiller aux premières années, et à toutes les promotions qui les ont précédés.
Crédit photo : Fondation Panzi


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