L’ère Trump II marque une rupture majeure : elle engage les États-Unis dans une voie bien sombre, aux accents assumés d’impérialisme et de régénérescence civilisationnelle. La première victime ? Le continent américain lui-même. Retour sur deux pièces majeures de doctrine qui ont marqué les coulisses de l’actualité géopolitique de janvier.
Dans la nuit du 3 janvier, Donald Trump ordonne l’opération Absolute Resolve. Des commandos américains fondent sur Caracas pour enlever son sempiternel dictateur Nicolas Maduro, faisant la joie du peuple vénézuélien. Une joie de courte durée : Trump annonce derechef la mise sous tutelle de l’industrie pétrolière et les administrations nationales, et nie à l’opposition toute autonomie dans la transition démocratique. Timides d’abord, les condamnations de la communauté internationale finissent par pleuvoir : interventionnisme, violation de souveraineté, rejet des règles internationales, opération extrajudiciaire…
Certaines analogies hâtives comparent l’opération à celles menées par la CIA et les forces armées américaines durant la Guerre froide. Toutefois, une telle analyse ne serait que partielle. L’ampleur du problème est bien plus large : il s’inscrit dans une doctrine de rupture, vectrice d’un projet civilisationnel dangereux tant pour les Américains que pour l’ordre international. Annoncée par la Stratégie de Sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche en novembre 2025, puis confirmée ces derniers jours avec la déclassification de la Stratégie de défense nationale portée par le Pentagone, cette doctrine nouvelle mérite d’être étudiée tant elle préfigure les turbulences géopolitiques à venir.
Une doctrine de rupture : la régénérescence de la patrie
Dans un message présidentiel du 2 décembre dernier, Donald Trump fêtait l’anniversaire de la doctrine Monroe. Cette célèbre doctrine du XIXe siècle, en vertu de laquelle le continent américain constitue la chasse gardée des États-Unis et ne saurait tolérer une quelconque ingérence étrangère, a notamment justifié l’interventionnisme de Washington durant la Guerre froide.
Elle est actualisée dans le « corollaire Trump » qui, pour laisser le champ libre à la « destinée » du peuple américain, pose le fondement d’une suprématie renforcée des États-Unis sur son continent. America First constitue surtout un repli stratégique sur l’hémisphère occidental, doté d’un fort tropisme de sécurité intérieure : il convient de « démanteler le narcoterrorisme », de « mettre fin à l’invasion d’immigrés illégaux » pour « protéger notre cher héritage national de toute menace ».
La gloire passée, le narratif de l’âge d’or revenu sont des thèmes récurrents de la rhétorique trumpiste. Face aux fléaux qui assaillent la patrie de toutes parts – les immigrés, les trafiquants, l’ennemi intérieur wokiste –, l’ère Trump II promeut un nouveau logiciel civilisationnel. Dans la Stratégie de Sécurité nationale, les prémisses transparaissent dans un chapitre consacré à l’Europe (pp. 25-27). La poursuite du lien transatlantique semble conditionnée à la « renaissance de l’esprit » européen, esprit dont la survie dépendrait de facteurs civilisationnels plus qu’économiques. Adepte de la thèse du grand remplacement, le document alerte sur l’effacement des identités nationales à l’heure de la « submersion migratoire », qui rendraient le continent « méconnaissable » d’ici à vingt ans. Il promeut une ingérence directe dans les démocraties européennes, inscrivant comme action prioritaire un soutien direct aux « alliés politiques » de l’Amérique sur le Vieux Continent, se disant « optimiste » sur « l’influence grandissante des partis patriotiques ». Il appelle à « cultiver la résistance » non seulement contre ladite submersion, mais également contre des systèmes démocratiques floués qui empêcherait l’exercice des libertés publiques – argument souvent invoqué à Washington comme en Europe par les partis d’extrême-droite.
Le virage est pleinement assumé dans la Stratégie de Défense nationale publiée à la mi-janvier 2026. En parcourant le document, illustré avec force images de saluts militaires sur grand drapeau patriotique, on peut y lire notamment : « le président Trump conduit notre nation vers un nouvel âge d’or » (p. 6) … « nous allons restaurer l’ethos guerrier » … « notre but n’est pas l’agression ou la guerre perpétuelle, mais la paix [par la force] » (p. 24). Un âge d’or fondé sur l’interventionnisme à l’extérieur, la répression à l’intérieur, contre l’immigration illégale et le narcoterrorisme, traités de manière amalgamée.

Sur ce dernier point, les exemples ne manquent pas. En 2025, la police de l’immigration (ICE) a conduit des déportations massives à caractère presque racial et aux fondements juridiques troubles (déportation vers le Salvador, expulsions hâtives d’immigrants légaux, indiscrimination des femmes et enfants, délits de faciès), n’hésitant pas à abattre à bout portant les citoyens pacifiques s’y opposant – le dernier cas marquant en date, documenté et imagé, étant celui du manifestant Alex Pretti à Minneapolis le 24 janvier. Les menaces de rétorsion commerciale et militaire pleuvent sur les gouvernements d’Amérique centrale, à commencer par le Mexique, pour obliger à couper le robinet des flux migratoires et narcotiques, problème pourtant vieux de plusieurs décennies et largement incité par la consommation de drogue états-unienne.
La domination impériale de l’hémisphère occidental
Le nouveau projet civilisationnel américain vise la restauration de la suprématie de Washington sur les Amériques. Il s’agit, pour asseoir la puissance américaine et ses intérêts économiques et stratégiques, de consolider un véritable système d’Empire. Le secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, dans son mémorandum introductif, le résume en trois axes : « L’Amérique d’abord. La paix par la force. Le bon sens. ». Selon la pièce de doctrine, ce curieux oxymore de paix par la force s’explique avant tout par le corollaire Trump :
« Après des années de négligence, le Département de la Guerre va restaurer la domination militaire dans l’hémisphère occidental (…) une restauration efficace de la puissance et des prérogatives américaines, conforme aux intérêts des Américains. » (p. 17)
Cette seule citation dénote un rejet total des règles internationales, telles qu’héritées du système westphalien et post-guerre. Elle présuppose un droit impérial des États-Unis sur le continent, comme en témoigne l’expression de « prérogatives » et les exemples récents de violation de la souveraineté nationale au Venezuela.
La description de l’environnement de sécurité américain, dans la section « Patrie et Hémisphère » plus curieusement encore accompagnée d’une carte continentale de l’époque coloniale, acte le repli hémisphérique (pp. 7-8). Atteindre la suprématie hémisphérique doit permettre, outre la défense de la patrie américaine sur les enjeux de sécurité intérieure précités, de dénier effectivement l’accès au continent aux compétiteurs stratégiques chinois – bien que le Pentagone assure se refuser à toute confrontation militaire avec Pékin – et russe – dans une moindre mesure – sur une conception extensive du continent jusqu’à l’Arctique. Une posture bien ambigüe face au changement de nom remarqué, en 2025, du Département de la Défense en Département de la Guerre.
En effet, la domination passe par le redéploiement des forces militaires sur le continent aux points les plus stratégiques. En 2025, l’administration Trump harcelait déjà les autorités panaméennes pour chasser les capitaux chinois des ports stratégiques et étendre l’accord militaire bilatéral, lequel semble déjà préfigurer une massification des troupes et remettre en cause la neutralité de passage du Canal comme la souveraineté du petit pays d’Amérique centrale. Dans le golfe du Mexique, renommé golfe d’Amérique par Washington, un renforcement des forces navales s’est ensuivi d’exécutions extrajudiciaires notables de navires supposément criminels.
Depuis décembre, la rhétorique escalade et s’accélère, usant d’un véritable narratif de la conquête. Outre l’opération vénézuélienne, ce sont désormais le Groenland et le Canada qui font les frais de la nouvelle doctrine américaine, régulièrement menacés d’annexion tantôt par le biais de messages cyniques sur l’incorporation comme nouveaux États fédérés, tantôt par des ultimatums vocaux au nom de la sécurité nationale.

Comment comprendre ces sorties diplomatiques somme toute irrationnelles ? Acheter le Groenland ne paraît pas si stupide en adoptant le paradigme de la doctrine Monroe tel qu’actualisée par le président Trump. En 1867, l’immense territoire de l’Alaska avait été acquis à l’Empire russe pour une poignée de millions. En outre, Washington n’est pas exempt d’histoire coloniale : les Philippines, Porto Rico, ou encore Cuba au début du siècle dernier ont déjà fait les frais d’une prise de contrôle hostile purement motivée par la doctrine Monroe.
Qu’importe si, d’un point de vue militaire, les États-Unis disposent déjà de prérogatives plus que favorables sur la banquise, notamment avec la base de Pituffik, stratégiquement positionnée près du pôle Nord, à quelques encâblures de la Sibérie et des menaces aériennes qui pourraient en provenir. Qu’importe si agiter la menace d’invasion risque de rompre la confiance au sein de l’OTAN, simplement pour planter le drapeau fédéral sur la glace. La logique est imparable dans le nouveau paradigme, car il s’agit d’une extension impériale du territoire américain. Il n’y a qu’à écouter les déclarations officielles : les Groenlandais sont invités à quitter le Danemark impotent pour rejoindre les glorieux États-Unis d’Amérique et participer de leur nouvel âge d’or hémisphérique.
Un pivot indopacifique irréversible
Cependant, le repli hémisphérique n’est « pas une stratégie isolationniste », mais une « approche ciblée et véritablement stratégique des menaces … qui considère le monde avec lucidité » (p. 4). L’objectif numéro un est clair : dissuader la Chine dans l’Indopacifique. De notre point de vue européocentré, habitués d’être au centre de la carte telle que projetée par Mercator, le tour de passe géographique n’est pas si aisé. Il suffit pourtant de tourner le globe et de le centrer sur l’Océan Pacifique pour que le « pivot asiatique » tel qu’enclenché par le président Obama dès son premier mandat paraisse d’une limpide clarté.
L’arène géopolitique, pour Washington, se restreint désormais aux deux rives du Pacifique. Cela justifie que les Européens prennent en charge une partie du fardeau au sein de l’OTAN, puisque le nerf de la guerre n’est plus pour Bruxelles, mais pour Pékin. Les États-Unis, hégémon incontesté au sortir de la Guerre froide, doivent désormais faire face à la fulgurante montée en puissance tant économique que militaire de la Chine, laquelle prétend lui ravir la première place du podium.
La nouvelle Stratégie met en effet le doigt sur une réalité dérangeante : les précédents gouvernements n’ont guère empêché l’immixtion de Pékin sur leur propre continent. Au travers de l’initiative des Nouvelles Routes de la Soie, véritable diplomatie de l’infrastructure, les Chinois ont pris le contrôle partiel voire total de points stratégiques des Amériques : prise de participation dans les ports caribéens du Canal de Panama, construction et détention majoritaire du terminal de Chancay au Pérou, etc.
L’arène géopolitique, pour Washington, se restreint désormais aux deux rives du Pacifique.
Les matières premières stratégiques sont également une donnée majeure pour les deux compétiteurs. Elles sont éminemment critiques pour l’ensemble des chaînes de valeur, tant elles sont centrales pour les technologies des transitions numérique et énergétique. Ce sont elles qui motivent les velléités minières de Donald Trump au Groenland ou en Ukraine, alors que la Chine se positionne déjà en champion incontesté du raffinage et concentre de plus en plus leur production au niveau mondial.
Pékin conduit d’ores et déjà une stratégie offensive en Amérique latine. La Chine a consenti à des investissements colossaux en Bolivie, futur géant du lithium, préfigurant un contrôle indirect sur le gros de la production future. Au Pérou, la Chine se positionne déjà comme le premier actionnaire de la filière du cuivre. Dans le cône Sud, si le marché reste pour l’heure relativement diversifié, les holdings chinoises font leur nid dans le lithium argentin et chilien, tandis que Pékin n’hésite pas à sortir le chéquier pour amadouer les gouvernements locaux avec de grands projets d’infrastructures.1

Un précédent dangereux pour l’ordre international
En définitive, le virage doctrinal opéré par Washington menace les fondations même de l’ordre international :
- Sur le plan idéologique, il effrite le multilatéralisme et les valeurs communes de paix et de souveraineté héritées de 1945, tout en s’alignant sur les préceptes expansionnistes de Moscou et Pékin, déjà bien actuels en Ukraine et dans le Caucase, et potentiels à Taïwan et ses environs. Elle confirme une logique néo-impérialiste et préfigure une division du monde en régions d’influence.
- Sur le plan militaire, la montée en puissance annoncée du complexe militaro-industriel, la modernisation de l’arsenal atomique voire une possible reprise des essais nucléaires créent un déséquilibre stratégique majeur et pousse à la course de l’armement.
- Sur le plan politique, il crée un précédent dangereux pour les démocraties occidentales : les coups de butoir sur les organisations internationales comme sur les institutions fédérales ravivent les forces populistes.
Les États-Unis n’ont jamais connu sur leur sol de régime fasciste. L’ère Trump II ne fête que son premier anniversaire, mais l’actualité quotidienne prête déjà à penser que l’aigle noir fait son retour, et qu’il a traversé l’Atlantique. L’effondrement des contrepouvoirs, l’impuissance du Congrès, la désignation d’un ennemi intérieur… Et l’idéologie militariste. Osera, n’osera pas ? Il est urgent d’ouvrir les yeux sur la nouvelle doctrine qui prévaut à Washington : elle comporte en son sein les ingrédients néfastes qui ont jadis fait sombrer l’Europe.
- Pour une analyse économique détaillée, voir Q. Machado (2025). Le coq face au dragon. Défis stratégiques et recompositions de la diplomatie économique française dans l’Indopacifique, mémoire de licence, Sciences Po Bordeaux, chapitre 3 et annexe n°1 (lien ici). ↩︎
Crédits photo couverture : US Department of Defense ; Pexels


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