Autoroutes, trains, canaux, une insatisfaction systématique ? 

Ces dernières années, on constate une augmentation des contestations au sujet de projets d’aménagement du territoire en France, particulièrement sur les infrastructures de transport. Les problématiques sont de nature sociale, économique et écologiques, et témoignent de fragilités des rapports entre acteurs politiques et citoyens.  

La complexité croissante des projets d’infrastructures de transport 

Le cabinet ‘Europe Group Consulting’ indique dans un rapport la complexité et les contraintes croissantes des projets d’aménagement du territoire. L’autoroute A69 entre Toulouse et Castres, visant à désenclaver la zone en générant des flux de population et prévoyant de réduire le temps de trajet de 24 minutes, fait face depuis le début du chantier fin 2022 à une opposition locale et associative. Le Canal Seine-Nord Europe, présenté comme écologique et bénéfique à l’économie locale, compte connecter la Seine aux grands fleuves du nord de l’Europe, mais fait face au rejet du projet par les populations et élus locaux.

Bien qu’il n’ait pas abouti, la ligne grande vitesse (LGV) entre Toulouse et Bordeaux a été sujet à un recours associatif en décembre 2025 dû à son impact sur le territoire et ses populations. Contestations, enquêtes et critiques accablent le projet de liaison ferroviaire transalpine entre Lyon (France) et Turin (Italie) depuis 2012. Un énième exemple serait le projet d’autoroute en Normandie visant à contourner Rouen, qui est loin de faire l’humanité chez les élus, habitants et associations. 

Des contestations socio-économiques aux contestations écologiques

Les raisons des oppositions locales à ces projets sont variées mais similaires d’un endroit à l’autre. Expropriations agricoles le long de la ligne Toulouse-Bordeaux et de l’autoroute contournant Rouen, coûts considérés comme démesurés pour les projets du Canal Seine-Nord Europe et de l’autoroute Normande, débat public vécu comme insuffisant au sujet de la ligne transalpine… Ces projets ont un effet direct sur la vie des habitants et ces derniers ne se sentent pas écoutés. 

L’enjeu écologique s’ajoute aux plaintes : impact néfaste sur la biodiversité, émissions de CO₂, destructions de zones protégées et de zones humides, pollution de l’eau, artificialisation et assèchement, la liste commune à tous ces projets s’étend encore.  

Comment les combats sont-ils menés ? 

Les acteurs et outils sont variés et complémentaires. Les associations et la coopération des acteurs locaux sont au cœur des luttes locales. Soulèvement de la Terre, Confédération Paysanne et Extinction Rébellion pour l’A69 ; la coalition « Méga Canal non merci »; ou encore France Nature Environnement opposée à l’autoroute normande et à la ligne transalpine.  

La sociologue Gaëlle Rosin, dans un entretien avec Socialter, aborde les différentes étapes de ces combats, du  « militantisme de dossier » et « capital expert » aux recours juridiques, à la participation aux enquêtes publiques, à la médiatisation de l’opposition et à l’occupation de terrain. Ce sont des éléments que l’on retrouve effectivement dans chaque lutte, avec les militants « écureuils » dans les arbres du chantier de l’A69 ou le recours des associations contre la LGV Toulouse-Bordeaux. 

Quels sont les résultats de ces contestations ? 

« S’il y a clairement plus de victoires que dans les années 1970, cela tient au progrès du droit de l’environnement » indique Gaëlle Rosin au sujet des projets d’aménagements du territoire en France. Il y a eu une accélération du nombre de victoires entre 2010 et 2020, notamment grâce à des associations comme France Nature Environnement ou Paysages de France. Cependant, ces victoires sont hétérogènes selon les secteurs. Les luttes les plus victorieuses sont contre les projets de loisirs et de tourisme. Le secteur des infrastructures de transport présente d’importantes difficultés, essentiellement dues à la notion d’utilité publique. L’A69 a été reconnue d’utilité publique en juillet 2018, et le canal Seine-Nord Europe l’a été en 2008. Ces projets ont ainsi un enjeu national et souvent le soutien de l’État.  

Quelles solutions et quel bilan de ces situations contentieuses ? 

Ce sont des sujets complexes, incluant une multitude d’acteurs et d’enjeux. Lors d’un débat à La Fabrique de la Cité, Lucile Schmid et Giuseppe Bettoni mettent en avant les mécanismes derrière ces tensions. Il y a d’abord une difficulté de relation et de communication entre l’échelle nationale, avec les considérations d’utilités publiques, et l’échelle locale, dans laquelle les habitants, élus et associations entretiennent des préoccupations différentes et propres à leur vécu. Le droit de l’environnement est ainsi une ressource clé pour réguler les relations et rééquilibrer la balance de pouvoirs.

De plus, un enjeu essentiel à questionner est celui de la démocratie participative. Lucile Schmid, vice-présidente de la Fabrique Écologique, souligne le manque de confiance des acteurs locaux envers les personnes au pouvoir ainsi que le sentiment récurrent de ne pas être écouté. Le professeur à l’université de Rome, Giuseppe Bettoni, indique donc qu’il faut « faire en sorte que le citoyen se sente partie active d’un projet ». Lucile Schmid complète : « plus que la co-création, le vrai enjeu est celui de la coréalisation ». 

Crédit photo : Les Soulèvements de la Terre