Iran : quand internet devient une nouvelle arme de guerre

Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran est traversé par un mouvement de contestation sans précédent, né de la colère des commerçants protestant contre la crise économique qui frappe le pays depuis plusieurs mois. Rapidement politisées, les manifestations visent désormais directement la légitimité du régime de la République islamique, qui opère une répression violente. Mais au-delà des arrestations et des exécutions, une arme silencieuse s’impose : la coupure d’Internet. Le 8 janvier, l’ONG NetBlocks indiquait que le pays se trouvait désormais en « zone blanche », révélant une stratégie de censure numérique devenue centrale dans les conflits contemporains.

Un rideau de fer numérique pour endiguer les manifestations

En orchestrant la coupure d’internet sur le territoire iranien, l’objectif des autorités relève d’un double enjeu : tout d’abord, il s’agit d’endiguer la capacité de regroupement des manifestants en les privant de potentiels moyens de communication et de coordination (réseaux sociaux, GPS, messageries cryptées). Mais surtout, cette mesure tout à fait délibérée s’impose comme un moyen de réduire au silence la dissidence et de dissimuler la vérité quant à la répression perpétrée par le régime. Comme le documente Amnesty International, les autorités orchestrent ces coupures pour entraver la documentation des violences. Ces dernières empêchent ainsi les membres de la communauté internationale d’avoir connaissance des atteintes aux droits humains, notamment des homicides illégaux imputables aux forces de sécurité, et perpétuent l’impunité de l’État en lui permettant de qualifier ces exactions de simples « émeutes ».

Éviter l’effet d’avalanche

Pour Téhéran, la bataille de l’image est donc devenue capitale. Dans un monde hyperconnecté, une vidéo de quelques secondes peut devenir le catalyseur d’une solidarité internationale ou d’une amplification de la colère locale. « La guerre de l’information est devenue plus importante que la guerre physique, parce que les images qui sortent peuvent créer un effet d’avalanche », souligne A.G. Dizboni, professeur associé au Département de sciences politiques du Collège militaire royal du Canada.

Cette stratégie n’est pas le fruit du hasard mais relève d’une stratégie technique construite par le régime islamique depuis quelques années, notamment depuis 2019 où une première coupure brutale avait déjà eu lieu. Aussi, l’année 2022, marquée par le mouvement « Femmes, vie, liberté » suite à l’assassinat de Jina Mahsa Amini, avait donné lieu à la création d’une cyberarmée destinée à délégitimer le mouvement de révolte, notamment en produisant du contenu de propagande, en menaçant des opposants et en menant des opérations de piratage informatique.

Organiser la misère pour éteindre la rue

Au-delà de la censure informationnelle, cette coupure massive apparaît également comme une sanction de classe brutale. Dans un pays où les travailleurs sont fortement dépendants d’internet pour assurer leur activité, la chute des courses VTC ou des commandes en ligne plonge toute une partie de la population dans l’incertitude économique. Dans une société déjà ravagée par l’inflation et la crise monétaire, ces travailleurs précaires n’ont aucune trésorerie. Chaque journée sans accès direct à la clientèle est considérée comme perdue. Le message implicite du pouvoir est brutal : « Si vous protestez, vous ne mangerez pas ce soir ».

Une résistance silencieuse

Si internet s’est rapidement converti en outil de répression par le régime iranien, les citoyens ont su s’approprier les outils techniques pour organiser la résistance. À Téhéran, l’usage des VPN, des cartes SIM étrangères et des connexions satellitaires permet aux populations de se connecter au réseau des pays voisins dans les zones frontalières afin de continuer à communiquer. De plus, l’utilisation de Starlink, la constellation de satellites du milliardaire américain Elon Musk, permet aussi de capter internet grâce à plus de 9 000 appareils évoluant autour de la Terre. Bien que strictement illégale, cette technologie s’impose comme une menace stratégique pour le pouvoir : en échappant à toute infrastructure nationale, ce réseau satellitaire rend caduque la logique de contrôle territorial de l’information. Cette capacité d’évitement, largement maîtrisée par les jeunes générations, révèle les limites d’une répression fondée sur la censure numérique totale.

Internet, un nouveau champ de bataille générationnel

L’utilisation d’internet en tant que moyen de résistance aux régimes liberticides témoigne d’une nouvelle organisation des révoltes. Cet usage « par le bas » s’est notamment illustré en septembre 2025, lorsque des milliers de jeunes citoyens, réunis sous le nom de « Gen Z », se sont approprié internet et les réseaux sociaux afin d’initier un élan de révolte global, comme au Népal où l’interdiction des réseaux sociaux avait déclenché l’action des manifestants jusqu’à la chute du gouvernement. Ainsi, les plateformes numériques se convertissent progressivement en nouveau terrain de mobilisation face aux moyens de contestation traditionnels manifestement jugés insuffisants. C’est précisément cette capacité d’organisation que craint le régime iranien, qui voit dans les réseaux sociaux un outil de renversement politique.

En couverture : Manifestation à Bandar-e Anzali, dans le nord de l’Iran, le jeudi 8 janvier 2026 (Crédit photo : VAHID ONLINE via Telegram)