La 98e cérémonie des oscars, ou la dépolitisation par le cinéma

« No to war and free Palestine ». Ces 6 mots, prononcés par Javier Bardem lors de la remise du prix du meilleur film international, seront les seuls un tant soit peu politisés de la 98ème cérémonie des Oscars. Bien que le message pacifiste de l’acteur espagnol ait suscité l’acclamation, le reliquat d’engagement contre l’impérialisme israélo-étasunien du public s’est avéré d’une mollesse remarquable. Si l’on a été témoin d’anecdotiques interventions en faveur des peuples palestiniens et iraniens, cette cérémonie n’aura servi à rien d’autre qu’à mettre sous les projecteurs la déconnexion totale de l’industrie du cinéma au monde réel.

Pourtant, c’est Une bataille après l’autre de Paul Thomas Anderson qui est couronné de l’Oscar du meilleur film, unanimement salué pour son discours révolutionnaire. Sur le papier, tout y est : méchants en costumes contre révoltés du dimanche. Mais à l’écran, cette portée se dissout en une forme d’esthétisation du conflit. Interrogé sur la manière dont son œuvre reflète l’évolution de la société, le réalisateur ironise « Je croyais qu’on était censés faire la fête » avant de se retrancher derrière une lecture désincarnée : celle d’un père et de sa fille affrontant les méchants. Rien n’est nommé. Ni le racisme, ni le fascisme, ni l’oppression. Le politique devient le décor d’un récit intime. C’est une forme de revolution-porn: la lutte est réduite à une expérience émotionnelle, calibrée pour plaire sans déranger.

En mettant en scène et en légitimant une révolution abstraite, on offre l’illusion d’un bouleversement possible tout en la neutralisant. C’est une catharsis qui pousse à l’inaction. Les Oscars incarnent cette contradiction. Cérémonie spectaculaire, saturée de luxe, elle tient finalement surtout du divertissement. C’est une Babylone contemporaine où l’extravagance se veut vitrine d’une industrie qui se rêve encore subversive. 

Peut-on encore accorder à ces grandes institutions le pouvoir de définir ce qui mérite d’être distingué ? La légitimité des Oscars repose sur une illusion de neutralité et d’excellence artistique, alors même qu’ils participent à la reproduction de normes esthétiques et idéologiques bien spécifiques. Récompenser un film n’est pas un geste anodin. C’est orienter le regard, hiérarchiser les récits, définir ce qui mérite l’attention de la masse, ostraciser certaines représentations.

En se dépolitisant, les Oscars ne deviennent pas apolitiques mais adoptent la position du consensus, du status quo, d’un cinéma qui romantise les fractures du monde sans s’y confronter. Dans ce silence soigneusement orchestré, se joue peut-être la forme la plus efficace de neutralisation politique.

Crédit photo : broadwayworld.com


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