La guerre qui fait rage en Iran est-elle un énième coup de tête de Donald Trump, ou s’inscrit-elle dans une réelle stratégie de disruption économique ? Derrière le conflit, une tendance mondiale transparaît : l’arsenalisation des interdépendances.
L’histoire contemporaine du Moyen-Orient est maillée d’interventions américaines, sur fond de préservation des intérêts nationaux pour s’assurer un approvisionnement pétrolier continu. Pacte du Quincy avec l’Arabie saoudite en 1945, renversement du premier ministre iranien Mossadegh en 1953 après sa tentative de nationalisation de l’Anglo-American Oil Company, motivations économiques sous-jacentes à l’invasion de l’Irak en 2003… Dans cette lignée, les opérations conduites par les forces armées américaines et israéliennes depuis le début du mois de mars surprennent. Les bombardements méthodiques ont conduit au blocage du détroit d’Ormuz et à la destruction de plusieurs infrastructures pétrolières, en Iran comme ailleurs. N’est-ce pas, pour Washington, se tirer une balle dans le pied ?
L’indépendance par la révolution hydraulique
La détermination de D. Trump s’explique par un facteur technologique parfois laissé à l’arrière-plan, mais qui a conduit à une autonomisation radicale de la puissance américaine. Depuis le début des années 2000, les États pétroliers du Texas et du Nouveau-Mexique ont doublé leur production d’hydrocarbures non conventionnels (le gaz et le pétrole de schiste) grâce à des innovations majeures liées à la fracturation hydraulique (fracking) et aux forages horizontaux. La production journalière américaine est passée de 9 millions de barils en 2000 à plus de 18 millions en 2020, année où les États-Unis sont devenus exportateur net pour la première fois depuis 1949, parachevant l’autosuffisance nationale.
Les États-Unis sont désormais la première puissance énergétique mondiale. Ils ont ravi la place à la Russie dès 2011 en termes d’exportation de gaz, et au duo de tête russo-saoudien dès 2017 concernant le pétrole. Cet atout permet à Washington de se prémunir un peu plus contre la potentialité d’un choc pétrolier, quand bien même une perturbation durable de la production pétrolière moyen-orientale induirait une flambée des prix à terme sur le marché du pétrole. Elle lui a même permis de profiter en 2022 de l’invasion de l’Ukraine par la Russie pour vendre massivement du gaz naturel liquéfié aux Européens désireux de se déconnecter des gazoducs russes.

D’une pierre, deux coups : fragiliser l’économie chinoise
Le bombardement de l’île de Kharg le 16 mars dernier, point nodal de l’industrie pétrolière iranienne, est peut-être un autre indice de la stratégie américaine déployée dans le Golfe arabo-persique. L’Iran exporte la majeure partie de sa production à la Chine, premier importateur mondial de pétrole du fait des besoins de sa puissance manufacturière. Même si elle a constitué des réserves stratégiques depuis le choc Covid et accru sa politique de diversification via les Nouvelles Routes de la Soie et un investissement massif dans le renouvelable, la Chine est dépendante du Moyen-Orient pour plus de la moitié de ses importations.
Pis encore, la Russie, l’Iran et le Venezuela représentent le tiers de ses importations et sont sous sanctions américaines. Derrière la reprise en main annoncée de l’industrie à Caracas et la pression accrue sur Téhéran, les États-Unis fragilisent à terme l’économie chinoise et tirent leur épingle du jeu de la compétition stratégique, économique et géopolitique féroce qui sévit entre Washington et Pékin pour le haut du podium mondial.
L’ère de l’arsenalisation des interdépendances
Le cas d’Ormuz permet d’ouvrir une réflexion plus large sur le risque accru posé par le tissu d’interdépendances économiques créé par la mondialisation. L’heure n’est plus au libre-échange pacifique, mais à la sécurité économique : les acteurs étatiques, inquiets de leurs vulnérabilités, démultiplient les mesures de diversification et les politiques protectionnistes pour protéger leurs intérêts nationaux.
Dans un article pionnier paru en 20191, les politistes américains Henry Farrell et Abraham Newman ont développé la notion d’arsenalisation des interdépendances pour décrire la nouvelle ère où les États disposant d’un levier stratégique sur un goulet d’étranglement de l’économie mondiale s’en emparent pour infliger une pression majeure sur des États cibles, sans que cela ne nécessite une opération de guerre au sens classique du terme.
L’heure n’est plus au libre-échange pacifique, mais à la sécurité économique pour protéger les intérêts nationaux.
Ce levier peut être de nature géographique, comme à Ormuz ou Malacca, financière avec le pouvoir exorbitant du dollar, ou encore lié aux ressources, comme l’illustre la position dominante de la Chine sur les terres rares.
Dès lors, quelle leçon l’Europe doit-elle en tirer sur le plan énergétique, alors que l’envolée du cours du pétrole fait craindre un nouveau choc ? Outre la diversification des approvisionnements, déjà bien entamée en France qui ne dépend plus du Moyen-Orient que pour 12 % de ses importations en 2024, la clé semble être l’accélération de la transition écologique. Le développement des énergies renouvelables et du nucléaire de nouvelle génération, couplé à l’électrification de l’économie, permettra à terme un renforcement de la souveraineté et une protection accrue contre les chocs exogènes liés aux conflits géopolitiques.
En couverture : Le détroit d’Ormuz / Crédits : Siarhei Nester pour Pexels
- Farrell, H., & Newman, A. L. (2019). Weaponized interdependence: How global economic networks shape state coercion. International Security, 44(1), 42–79. https://doi.org/10.1162/isec_a_00351 ↩︎


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