L’épisode Quentin Deranque, un exemple de normalisation médiatique et politique de l’extrême droite ?

Le 14 février dernier, Quentin Deranque, militant d’extrême-droite de 23 ans, décédait des suites de ses blessures à la suite d’ affrontements avec un groupe antifasciste à Lyon. Très vite, les médias et certains partis politiques se sont empressés de relayer l’affaire, quitte à diffuser parfois de fausses informations et à participer à une normalisation de l’extrême-droite dans le paysage politique. 

« Moi je soutiens Adolf”, « [Mein Kampf] est à faire lire à tous les lycéens », “On veut le fascisme”… Difficile d’imaginer que l’auteur de ces tweets – le militant d’extrême-droite Quentin Deranque –  a reçu une minute de silence d’hommage à l’Assemblée Nationale. Et pourtant c’est bien ce qui s’est passé le 17 février dernier. Comment en est-on arrivé là ?

Dans les heures qui ont suivi l’agression, plusieurs médias (y compris des médias publics comme France Info) se sont refusé de décrire le jeune homme comme un militant d’extrême-droite, le qualifiant de militant « nationaliste », « identitaire », ou de « catholique de droite » malgré son appartenance à plusieurs groupuscules d’extrême droite. Le Figaro a notamment consacré un intertitre à ses “activités paroissiales” (modifié ensuite face aux critiques). Le jeune militant a même été décrit comme « calme », « généreux » ou “bon” et “bienveillant” sur CNews ou Frontières. 

Double standard ?

L’affaire a été suivie d’une offensive médiatique massive contre la gauche, et particulièrement La France Insoumise ( dû aux relations du député LFI avec la Jeune Garde, le groupe antifasciste impliqué dans l’agression. Sur les plateaux du groupe Bolloré (CNews, Europe 1…), la mort de Quentin Deranque a ainsi été qualifiée de « crime politique » et de « terrorisme d’extrême gauche ». Plusieurs membres du gouvernement, à l’instar du ministre de la justice Gérald Darmanin, ont imputé une « responsabilité morale » du parti, désormais classifié d’extrême-gauche par le Conseil d’Etat. Des médias comme Arrêt sur Image ont dénoncé ici un double standard, rappelant que des hommages similaires pour des victimes de crimes racistes ou islamophobes (comme pour Aboubakar Cissé, ou Federico Martín Aramburú, assassiné par des militants d’extrême droite) ont eux été refusés.

L’historien Johann Chapoutot, spécialiste de l’histoire du nazisme va également dans ce sens, soulignant que ces multiples condamnations de l’antifascisme occultent la réalité statistique : l’extrême droite a tué dix fois plus que la gauche radicale (59 morts contre 6 au cours des quarante dernières années). Selon lui, l’extrême droite a réussi à imposer son propre agenda à l’ensemble des médias “mainstream” à un moment-clé de période pré-électorale (municipales puis présidentielle).

Inquiétude pour les médias étrangers

Dans la presse étrangère, cet événement a plusieurs fois été décrit comme un exemple criant de la banalisation de l’extrême droite dans l’hexagone. Le quotidien suédois Dagens Nyheter décrit l’’hommage rendu à Quentin Deranque comme « l’image la plus frappante de la banalisation de l’extrême droite ». Les médias allemand et américains Die Zeit et Politico comparent même cette séquence au traitement de l’assassinat de l’ultraconservateur Charlie Kirk aux États-Unis, y voyant une manœuvre de l’extrême droite pour se poser en “victime” d’une gauche radicale.

Janelle Martin

Du barrage anti-RN au barrage anti-LFI : l’inversion du cordon sanitaire

Cette minute de silence a opéré une inversion symbolique. Le cordon sanitaire républicain était à l’origine destiné à empêcher le RN d’accéder au pouvoir. Gabriel Attal (alors premier ministre) affirmait dans une interview accordée à France Inter le 3 juillet 2024 qu’il ne fallait donner aucune voix au RN, même si cela impliquait un bulletin LFI. Aujourd’hui, ce discours d’un parti LFI qui ferait aussi partie de l’axe républicain commence à s’éroder. De plus, cette minute de silence respectée par une grande partie de l’hémicycle sauf le parti d’extrême gauche crée une inversion. En effet, des personnalités politiques comme Bruno Retailleau cherchent aujourd’hui à créer un cordon sanitaire républicain contre LFI. En effet, il cherche à passer d’un front républicain (anti-RN) à un barrage républicain (anti-LFI). « LFI a transformé l’Assemblée nationale en champ de bataille. Or, la violence verbale ouvre les portes à la violence physique », estime M. Retailleau.

Cette stratégie de diabolisation est alimentée par le centre ( majorité présidentielle et ses alliés) . Pour légitimer l’hommage rendu à un militant radical, le bloc central et la droite conservatrice ont activé la rhétorique du fer à cheval. Ce concept, développé par Jean-Pierre Faye, suggère que le spectre politique ne serait pas une ligne droite, mais un arc de cercle se retroussant sur lui-même. Selon ce schéma, les deux extrémités (gauche radicale et extrême droite), bien qu’opposées, finiraient par se rapprocher à mesure qu’elles s’éloignent du « centre”.

Comme l’explique l’historien Pierre Serna dans Le Monde, cette stratégie vise à disqualifier toute opposition de gauche en la rangeant dans la catégorie de l’« inadmissible ». En mettant sur un pied d’égalité le discours social de la gauche et l’idéologie identitaire de l’extrême droite, l’« extrême centre » se pose comme l’unique pôle de raison. Pourtant, Serna rappelle que cet “extrême centre” est loin d’être modéré : il se définit par une intolérance radicale envers ses opposants et un usage vertical, voire autoritaire, du pouvoir.

L’analyse d’Alain Deneault dans Le Monde Diplomatique est ici éclairante : le centre ne se contente plus de banaliser l’extrême droite, il pactise avec elle. En reprenant ses thématiques (loi immigration, sécurité) et en sollicitant son aval pour gouverner (ministère Barnier), l’extrême centre offre à la droite radicale un brevet de respectabilité en échange de son soutien contre les revendications sociales.

Rei Bourbier

Crédit photo : illustration de Twister pour Médiacités


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